Grand vainqueur des Golden Globes, avec 7 prix remportés, « La La Land » est une ode à Los Angeles, la ville des rêves, qui conquerra sans effort le cœur du public.


Si vous avez suivi un minimum l’actualité cinéma, vous aurez constaté qu’il existe un consensus chez les critiques autour du film « La La Land ». La presse s’est agenouillée devant l’œuvre de Damien Chazelle en clamant son génie et le milieu a déjà commencé à lui jeter une pléthore de prix, comme aux Golden Globes, afin de remercier le réalisateur et son équipe pour cette petite merveille. Le public pourrait se demander si cette avalanche de compliments est réellement justifiée. En 2013, l’adaptation du roman de Victor Hugo « Les Misérables » de Tom Hooper, s’était également vue honorée de plusieurs récompenses, alors qu’aux yeux des spectateurs, peu friands de comédies musicales, mais tout de même tolérants, ce film, constitué principalement de gros plans sur des protagonistes malheureux s’égosillant, s’était révélé être une plaie. Néanmoins, chers lecteurs cinéphiles, que nenni ! Du haut de ses 32 ans, Sir Damien Chazelle sait ce qu’il fait – il l’a montré avec son excellent premier long « Whisplash » – et « La La Land » mérite que l’on chante ses louanges.

En soi, le film part d’une histoire assez simple, reprenant la structure habituelle d’une comédie romantique, c’est-à-dire, celle du garçon qui rencontre une fille. Mia (Emma Stone) travaille dans un café et souhaite percer en tant qu’actrice. Sebastian (Ryan Gosling), un pianiste talentueux incapable de conserver un emploi, veut ouvrir sa propre boîte de jazz, pour perpétuer ce genre (déjà abordé dans « Whiplash »), au bord selon lui de la disparition. Comme beaucoup, tous deux espèrent atteindre le succès à Hollywood, mais jusqu’à maintenant, leurs efforts n’ont pas porté leurs fruits. Après plusieurs rencontres fortuites, les deux protagonistes tombent éperdument amoureux l’un de l’autre et décident de poursuivre ensemble, le combat pour atteindre leurs rêves.

Face à un récit aussi minimaliste, vous vous direz qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Et pourtant… Ce n’est pas tant les événements représentés qui rendent « La La Land » exceptionnel, d’ailleurs l’usage du mouvement elliptique dans certaines séquences vient appuyer cet argument, mais c’est d’avantage la façon dont ils sont dépeints. Dès les premières minutes, Chazelle accroche son public avec un magnifique plan-séquence dans une situation habituelle qui n’est pas étrangère aux habitants de Los Angeles, puisqu’il s’agit de personnes prises au piège dans le trafic routier. Il ne perd pas de temps et prend le public par surprise en lui servant une introduction où se mêlent une musique entraînante, des couleurs vibrantes et une dizaine d’individus dansant à leur propre rythme, qui, comme dans un groupe de jazz, forment ensemble un tout harmonieux. Cette séquence brise un instant la barrière de la réalité pour nous propulser dans le monde du rêve, dans un numéro semblant tout droit sorti de « West Side Story ». Le choc passé, le spectateur est définitivement immergé dans cet univers et prêt pour ce qui l’attend. Toutefois, il est important de souligner qu’il ne s’agit pas ici d’un film où tout événement, aussi malencontreux soit-il, est transformé en un hymne à la joie et dans lequel les personnages maintiennent un état de félicité constant, nous donnant l’impression qu’ils sont définitivement tous sous LSD. Il ne s’agit pas non plus d’une comédie musicale comme « Les Misérables » dans laquelle il n’existe aucun dialogue qui ne soit pas chanté. Le réalisateur use du langage de la comédie musicale pour raconter une histoire, en gardant néanmoins un pied dans la réalité. Il intègre la musique, certes, mais sait aussi explorer aussi son absence, notamment dans la scène finale, pour susciter des émotions vives.

La beauté de ce long-métrage réside aussi dans sa capacité à faire dialoguer continuellement le passé avec le présent. Il ne manque pas d’honorer d’anciens films hollywoodiens à travers quelques clins d’œil, tels qu’en décorant la chambre de Mia d’un poster d’Ingrid Bergman, l’héroïne de « Casablanca », ou encore, en insérant dans « La La Land » un numéro de claquettes durant la chanson « A Lovely Night », nous rappelant le « sitting-dance » de deux grandes icônes des comédies musicales, Gene Kelly et Donald O’Connor. Il fait également référence à l’âge d’or d’Hollywood implicitement, par exemple, par l’utilisation excessive de couleurs vives, nous remémorant ainsi « Le Magicien d’Oz » ou en donnant à Gosling, la possibilité d’avoir son petit moment Gene Kelly, dans « Chantons sous la pluie », quand il tourne autour d’un poteau. La caméra de Chazelle, quant à elle, s’amuse et participe activement à l’histoire en sachant mettre en valeur les danses ou expressions des protagonistes. Il privilégie les longs plans et les plans-séquences permettant, de cette manière, qu’il y ait moins de coupes au montage. Il use peu de fondus entre deux plans et favorise des transitions plus douces ou des volets en cercle, très utilisés au milieu du 20ème siècle, mais aujourd’hui tombés en désuétude. D’ailleurs, pour le tournage, le réalisateur a aussi choisi de faire appel à des lentilles anamorphiques, un format souvent employé durant les années 1950. Chazelle justifie ce choix par le fait que cela rendrait les couleurs plus riches et conférerait d’avantage de magie à l’image, que s’il s’était tourné à une prise de vue numérique. Outre les cadrages intelligents, avec une gestion du hors-champ phénoménale, le travail de lumière est, quant à lui, aussi exceptionnel et semble même parfois devenir un personnage à part. Le cinéaste maîtrise parfaitement le clair-obscur, qui contribue à créer une atmosphère de rêve théâtrale, ainsi qu’à isoler un personnage en plongeant le du reste du monde dans le noir.

Il n’y a pas que le visuel qui fait de « La La Land » une réussite. La bande-son se veut électrisante et restera gravée longtemps dans vos têtes (en particulier la chanson « City of Stars »). Les chorégraphies de Mandy Moore impressionnent et sont bien exécutées par les acteurs. De leur côté, Emma Stone et Ryan Gosling rendent toute cette construction encore plus fluide. Ils sont indiscutablement compétents et impeccables dans leurs rôles. L’alchimie du couple n’est pas née d’hier, étant donné qu’ils ont déjà joué ensemble dans « Crazy Stupid Love » et « Gangster Squad », mais elle reste intacte. Autre point positif, si le romantisme est bien évidemment présent dans le film, il n’est, cependant, pas exagéré, et reste crédible, ce qui ravira les individus qui ont en horreur les comédies sentimentales à l’eau de rose. Accompagner ce couple durant la projection, c’est tout de même se laisser livrer à une spirale d’émotions, exacerbées par la musique. Les deux acteurs ne sont pas des chanteurs extraordinaires, mais c’est justement ce caractère imparfait de leur voix qui confère du charme et de l’intensité au long-métrage. Pour des vocalises ahurissantes, le public se reposera plutôt sur l’interprétation de John Legend, présent dans le film. Mais tant d’émotions exhalent de la voix et du visage de Stone, que l’on s’y abandonne à bras ouverts. Chaque audition passée par son personnage, n’est qu’une occasion d’admirer les talents de cette actrice versatile. Quant à Gosling, il danse, chante, se montre convainquant en tant que pianiste et nous arrache des rires avec son sarcasme. Il faut savoir que l’acteur ne savait pas jouer du piano avant le film, ce qui ne fait qu’augmenter l’admiration que l’on a pour lui.

Avec « La La Land », Damien Chazelle démontre qu’il est possible de reprendre l’essence des comédies musicales, tout en innovant et en la faisant dialoguer avec des éléments narratifs et techniques de l’époque actuelle. Il signe une déclaration d’amour à Hollywood et une œuvre en hommage à toutes ces personnes courageuses qui osent rêver et s’évertuent à poursuivre leurs rêves, malgré les larmes déversées et les coûts à payer, ce qu’il met parfaitement en exergue dans son film par le biais de Mia. Chazelle souligne, par la même occasion, comment les vies personnelles et professionnelles entrent parfois en collision et que, selon l’objectif visé, il arrive qu’elles ne s’imbriquent pas. Ensuite, Chazelle choisit de confronter le personnage de Gosling à un dilemme pour creuser une des autres thématiques principales du long-métrage, celle de rester fidèle à ses croyances, quitte à crouler sous les dettes, ou de les trahir et se perdre soi-même, pour subvenir à ses besoins. En s’intéressant une fois encore au jazz, le cinéaste remet en question ce qui est légitime artistiquement, de ce qui est vendable et apprécié.

En bref, nous avons été conquis par « La La Land » qui, en plus d’être un délice visuel et auditif, amène de l’optimisme dans un temps où l’on en a réellement besoin, sans se défaire d’un certain cynisme dans ses conclusions, qu’il traduit sous forme de regrets quant à ce qui aurait pu être. Un film incontournable, qui n’est pour une fois pas surestimé, à voir et revoir.

La La Land
De Damien Chazelle
Avec Emma Stone, Ryan Gosling
Ascot Elite Films
Sortie le 25.01

 

On est sous le charme de "La La Land"
5.0Note Finale