« Old Stone », premier long-métrage du jeune réalisateur canadien d’origine chinoise Johnny Ma, nous arrive en Bluray après plusieurs passages très remarqués en festival. Première œuvre puissante, le film n’est jamais réellement novateur mais témoigne d’une application et d’un maîtrise impressionnante.

Lao Shi, seul réel personnage du film, est un père de famille à l’existence ordinaire qui travaille en tant que chauffeur de taxi. Un soir, un client alcoolisé lui fait perdre la maîtrise de son véhicule et il heurte violemment un motard, qui sombre dans un coma profond. Tenu pour responsable, le chauffeur est obligé de payer les frais d’hospitalisation prolongée de sa vicitime, alors même qu’il a déjà des problèmes d’argent. Pour ne rien arranger, personne autour de lui ne semble pouvoir l’aider à sortir de cette situation, ni sa famille, ni les forces de l’ordre et encore moins les assurances.

Globalement, Johnny Ma nous impressionne par la rigueur dramaturgique dont il fait preuve et sa manière détachée de dérouler les scènes comme autant d’étapes mécaniques d’une histoire déjà vue mille fois. Ce qu’il met en place, autant bien dans sa narration ou dans son utilisation de la musique que dans sa mise en scène, jamais clinquante, n’est finalement qu’une systématique assumée qui fait largement écho à l’enfer administratif que vit Lao Shi. Il convient donc de saluer une convergence pas si courante du fond et de la forme et un refus de l’esthétisation qui sert admirablement le climat souvent anxiogène du long-métrage.

Malgré la fixité évidente de ce petit univers, le mouvement, si répétitif soit-il, est également central au film et son utilisation paradoxale est assez fascinante. Le motif de la danse, ou plutôt de la chorégraphie, est récurrent, jusque dans les quelques images lyriques que le film s’autorise, celles d’immenses forêts dont les arbres sont forcés à danser par un vent froid et cruel. L’image chorégraphiée, presque robotisée, est donc symptomatique d’un monde de procédures et de rôles, où la banalisation des accidents rend bien compte de la perte d’humanité de tous les personnages. La ville du film n’est, au final, plus qu’un ensemble de flux – d’argent, de personnes, de documents, d’information – qui s’entrecroisent dans une terrifiante et absurde valse de pantins qui traduit l’équilibre instable d’une société en surchauffe qui frôle constamment l’ébullition, voire l’implosion. À force de vouloir trop aveuglément suivre leur rôle sans jamais en dévier, les membres de cette société-là seront inéluctablement amenés à dérailler.

Travaillant son film avec une précision d’orfèvre, Johnny Ma sait éviter le piège du cynisme pur et son propos ne sombre jamais dans la complainte désespérée. Au contraire, son film reste digne et ne laisse pas déborder trop ostensiblement les affects de ses personnages. Malgré quelques ressorts scénaristiques prévisibles, « Old Stone » s’avère être petit condensé froid et honnête d’un monde en perte d’âme, qui ne prétend jamais être une description désabusée du notre mais une démonstration par l’absurde de certains de ses aspects les moins reluisants.

 

  • De Johnny Ma
  • Avec Chen Gang, Nai An, Wang Hongwei
  • Disques Office
Old Stone : une valse de pantins
3.5Note Finale