À sa sortie en 1962, le film de Robert Aldrich fait un tabac, totalisant 9 millions de dollars pour un budget de 980’000 $. Mais son financement s’est avéré laborieux pour le réalisateur, qui a dû lutter bec et ongles avec la Warner qui ne voulait pas investir un kopeck pour « ces deux vieilles biques ». Pourtant, Bette Davis et Joan Crawford étaient de véritables égéries pour le studio dans les années 30-40. On leur prête une rancœur mutuelle de toujours due à leurs rivalités de carrière, inimitié amplifiée durant le tournage.

Huis clos
Baby Jane Hudson est une enfant star en 1917. Sa sœur Blanche ne vit que dans l’ombre de sa cadette. Quelques années plus tard, la tendance s’inverse et Blanche Hudson devient une star de cinéma reconnue alors que Jane est conspuée pour son jeu d’actrice médiocre.

Paralysée suite à un accident de voiture, Blanche se retrouve clouée dans un fauteuil roulant. Dépendante de sa sœur devenue alcoolique, elle désespère derrière les barreaux de la fenêtre de sa chambre, prisonnière d’un succès et d’une reconnaissance passée.

On rapproche souvent le film d’Aldrich de « Sunset Boulevard » de Billy Wilder. En effet, la même mélancolie imprègne les personnages de Gloria Swanson, Bette Davis et Joan Crawford. Comme pour faire écho à leur propre vie, leurs personnages sont prisonniers de leur gloire passée et en deviennent hautement pathétiques, voire émouvants. En cela, « Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? » peut être vu comme le film testament de ses deux actrices.

C’est à travers le huis clos que le réalisateur choisit de mettre en image le cloisonnement psychologique de ses personnages. Vieille bâtisse qui appartenait au père des deux sœurs, la maison est presque un personnage à part entière. La cuisine y représente bien la décrépitude croissante de Jane Hudson dont les réactions sont plus celles d’une enfant que d’une adulte.

Parce que cette dernière est incapable de faire à manger, les casseroles et les mouches s’y accumulent petit à petit. Jane Hudson est par ailleurs constamment maquillée comme une poupée (idée proposée par l’actrice), qui renvoie à la poupée Baby Jane Hudson que le personnage conserve comme une relique du passé. Il y a également beaucoup de miroirs dans la maison qui reflètent ce visage figé dans le temps.

Blanche Hudson semble plus équilibrée mentalement au premier abord. Visionnant de vieux films dans lesquels elle apparaît (vieux films tournés dans la jeunesse de Joan Crawford), émue par son image de jeune star, Blanche passe son temps à essayer de tempérer les éclats de folie de sa sœur. Pourtant, une révélation finale viendra nous rappeler que chacune d’elles souffre du même mal, éternelles femmes-enfants prisonnières du temps qui passe.

Je t’aime, moi non plus
En visitant l’envers du décor, on comprend mieux pourquoi le couple d’actrices fonctionne si bien à l’écran. Le film fut cité cinq fois aux oscars 1962 (meilleur son, meilleure photographie noir/blanc, meilleur second rôle masculin, meilleure actrice et meilleurs costumes), et même s’il ne repart qu’avec le prix des costumes, la nomination de Bette Davis n’a pas manqué de déclencher la jalousie de sa partenaire. Si celle-ci avait remporté la statuette, elle aurait été l’actrice la plus oscarisée après déjà neuf nominations et deux victoires. Joan Crawford a donc organisé une campagne de dénigrement face à cette nomination. Hors des plateaux, l’histoire raconte que les deux actrices se détestaient. Par exemple dans la scène où Bette Davis donne des coups de pied à sa rivale, elle ne s’est pas privée d’y aller franchement, ce qui occasionna quelques points de suture à Joan Crawford. En représailles, celle-ci ajouta des poids dans ses poches lorsque Bette Davis traîne sa sœur par terre, inanimée. La guerre entre les deux stars continue lorsque Bette Davis impose sa fille dans un second rôle ou lorsque qu’elle fait livrer un distributeur de coca sur le plateau pour se désaltérer alors que Joan Crawford était veuve d’un des dirigeants de la marque !

« Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? » ne laisse pas indifférent, c’est un film témoin d’une époque révolue où les actrices semblaient plus rêver à leur gloire passée qu’à leur prochaine opération de chirurgie esthétique. Gloria Swanson, Bette Davis, Joan Crawford ; des étoiles de cinéma qui illuminent un peu plus chacun de leurs films à chaque nouvelle vision. On ne les oubliera pas de sitôt.

QU’EST-IL ARRIVE À BABY JANE ?
De Robert Aldrich
Avec Bette Davis, Joan Crawford, Victor Buono, Wesley Addy
Warner Bros.