Lors du dernier Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel, Daily Movies a pu s’entretenir avec Cliff Martinez, compositeur de musique de films discret mais talentueux. L’immense gentillesse et la disponibilité de l’artiste en font une personnalité aussi attachante que ses musiques (« Drive », « Contagion », « Spring Breakers »…) ! Ce mois sort en Blu-ray « Only God Forgives », une bonne occasion de se plonger dans sa musique hypnotique !


Pouvez-vous nous parler de votre carrière, comment êtes-vous devenu un compositeur de musique de films ?
– Vous êtes prêt ? C’est une longue histoire (rires) ! J’ai commencé comme batteur dans des groupes de rock.

Depuis toujours, mon rêve était de devenir une Rock Star ! Musicalement, j’ai grandi dans le milieu punk rock de Los Angeles à la fin des années 70, début 80. J’ai joué avec des groupes mythiques comme The Dickies, The Weirdos, des groupes très populaires à l’époque, ensuite les Red Hot Chili Peppers et Captain Beefheart, mon idole depuis mes 14 ans ! En 1986, j’ai quitté les Red Hot Chili Peppers et j’ai commencé à me rendre plus souvent dans des cinémas que des Night Club. Mes goûts musicaux ont toujours été un peu en marge et je me suis aperçu qu’il y avait plus de potentiel artistique dans la musique pour le cinéma. Avec cet intérêt pour la musique de films, j’ai commencé à rencontrer des gens dans le milieu. Un peu par chance, j’ai rencontré Steven Soderbergh par le biais d’un ami commun. Steven travaillait sur son premier film, « Sexe, mensonges et vidéo » et il m’a demandé de composer la musique.

Après ça, j’ai vraiment trouvé ma voie. En plus à l’époque un compositeur de musique de films pouvait bien gagner sa vie, surtout pour moi qui venait du rock’n’roll. J’ai aussi très vite senti le pouvoir de la musique sur les images, j’étais très intéressé par cet aspect. J’ai eu beaucoup de chance !

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Steven Soderbergh en général et plus particulièrement sur le film « Solaris » ?
– Le score pour « Solaris » est mon préféré ! Et c’est l’un des seuls que j’arrive encore à écouter aujourd’hui (rires). Normalement, après avoir vu le film et écouté la musique un nombre incalculable de fois durant le processus de création, je n’arrive plus à les écouter par la suite. Pour des raisons que je n’arrive pas à expliquer, la musique de « Solaris » a une vie propre et me touche toujours autant. De nos jours, les gens sont habitués à ce que les films contiennent de la musique et ne voient plus ce qu’elle apporte aux images. Je pense justement que mon score pour « Solaris » élève le niveau de l’ensemble, beaucoup plus que sur les autres films sur lesquels j’ai travaillés. Ensuite, « Solaris » est aussi mon premier score avec un grand orchestre, pour un grand studio Hollywoodien et avec un gros budget, autant dire que j’étais très nerveux à l’époque. Au final, tout s’est très bien passé et les expériences que j’ai pues en retirer, font également qu’il reste l’un de mes scores préférés. En ce qui concerne ma collaboration avec Steven, cela dure maintenant depuis 1988 et il me semble qu’au fil des années nous communiquons de moins en moins, films après films. Une très grande confiance réciproque s’est formée sur la durée ! Depuis le temps, je sais exactement ce qu’il aime. Pour notre dernière collaboration, « Contagion », les seules instructions que j’ai reçues étaient un montage brut du film avec une musique temporaire (temptrack), composée de morceaux de « French Connection » et de Tangerine Dream. La musique temporaire choisie par le réalisateur donne beaucoup d’informations sur le style musical recherché, le placement de la musique, etc.

Pour « Contagion », une fois le processus de composition commencé, nous avions de courtes discussions avec Steven, et quand je lui envoyais mes morceaux, il les commentait très brièvement. Pour les cinq minutes de musique du début du film, Steven m’a répondu par SMS : « Great » (rires) ! Finalement, il n’y a pas beaucoup à dire de plus sur notre collaboration !

Pouvez-vous maintenant nous parler de votre travail avec Nicolas Winding Refn ?
– Tous les réalisateurs sont différents ! Pour « Drive », je suis arrivé très tard sur le projet et je n’ai eu que cinq semaines pour composer le score, donc je n’ai pas vu beaucoup du processus de travail de Nicolas sur ce film. Pour « Only God Forgives », j’étais là depuis le début et nous avons beaucoup discuté des directions à prendre.

J’ai vu toute l’évolution du travail sur ce film, ça change beaucoup. Je me souviens que quand j’ai lu le script et quelques mois plus tard vu le premier montage, j’ai demandé à Nicolas : « Mais où sont passé les dialogues ? » (rires) ! Nicolas Winding Refn est un improvisateur, il aime faire évoluer les choses durant les différents processus de création. Nicolas met aussi beaucoup d’importance dans la musique, très peu de réalisateurs vous donnent l’opportunité de travailler sur une scène de huit minutes où la musique explique en quelque sorte l’action (ndlr : la scène de combat). Très peu de réalisateurs font confiance au compositeur comme Nicolas.

Avez-vous une méthode précise pour composer ?
– Pour moi, il est très important de voir le film et de composer sur les images existantes et non sur la base d’un scénario ou à l’aveugle, c’est une perte de temps. J’aime travailler très près des images. Je regarde le film quelques fois, ensuite je m’assois sur mon canapé pendant deux semaines en regardant le plafond (rires) !

J’attends qu’il y ait un éclair d’inspiration, c’est la partie la plus difficile et la plus importante, c’est là que les choses se mettent en place. Ensuite, je parle avec le réalisateur, je lui pose beaucoup de questions avant de commencer à composer. Il me suffit d’une ou deux idées de départ pour lancer le processus créatif. Actuellement, je travaille sur un film d’action français, « Mea Culpa » de Fred Cavayé, pour lequel je dois écrire ma première musique de film d’action. Hier au fitness de l’hôtel, ici à Neuchâtel, j’écoutais une musique de fond en m’entraînant, une pub pour de la lotion corporelle, et soudainement je me suis dit : « C’est ça, voilà ma musique pour le film d’action ! » (rires). Pour « Only God Forgives », j’ai décidé d’aller trouver mon inspiration en Thaïlande, là où se passe l’action du film, de m’enfermer dans une chambre d’hôtel et de composer le score. Finalement, je n’ai pas vu beaucoup de la Thaïlande, seulement depuis la fenêtre de ma chambre avec un « room service » trois fois par jour (rires). Pour finir, ma plus grande inspiration sur ce film est venue d’une soupe traditionnelle Thaï !

Pouvez-vous nous parler de vos choix pour la Carte Blanche que vous a donnée le NIFFF ?
– « Pour une poignée de dollars » et « Le jour où la terre s’arrêta », sont des films de mon enfance. J’ai vu « Pour une poignée de dollars » quand j’avais 6 ans, au drive-in avec mes parents, un film très adulte qui eut une énorme impression sur moi. Surtout la musique ! Je me souviens combien je l’ai dit à mes parents, qui ont fini par m’acheter la B.O. Un des premiers disques que j’ai possédé (rires). Je pense que cet événement a été le début de mon intérêt pour la musique de films. Ennio Morricone est vraiment au-dessus de la masse ! Pour « Le jour où la terre s’arrêta », c’est un film qui était souvent montré à la télévision. Je le regardais tout le temps, c’est un excellent film de science-fiction qui peut être vu et revu à répétition. Plusieurs années plus tard, je me suis aperçu que la raison pour laquelle ce film ne me lassait pas, était l’extraordinaire musique de Bernard Herrmann. La musique évolue différemment de l’image, elle se bonifie avec le temps, la répétition la rend souvent meilleure. Avec les années, je suis devenu un immense fan de Bernard Herrmann et ce score est l’un de mes préférés. Pour « Alien », ce film est vraiment au sommet de la liste ! Je me suis dit : « Il faut que je le demande avant les autres ! » (rires). Est-ce qu’il y a un autre film meilleur qu’« Alien » dans le monde de la SF ? Je ne pense pas. Et la musique de Jerry Goldsmith est intemporelle !

[David Cagliesi et Jean-Yves Crettenand]

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