Encore sonnés par la beauté furieuse de Mad Max : Fury Road, nous vous proposons une quatrième Séance de rattrapage consacrée à son réalisateur George Miller.

Après les hystéries espagnoles de Pedro Almodóvar, le classicisme américain de Clint Eastwood et les contes gothiques de Tim Burton, c’est au tour du plus surprenant des réalisateurs australiens de passer sous la loupe de nos rédacteurs. George Miller, l’homme qui a défini les contours du genre post-apocalyptique en 1979 avec Mad Max, son premier long métrage. Outre les deux suites (maintenant trois) que l’on connaît, la filmographie du monsieur étonne par son éclectisme : un film de sorcières (The Witches of Eastwick), un drame familial (Lorenzo’s Oil) puis trois films « pour enfants » (Babe : Pig in the City, Happy Feet et Happy Feet 2). Si, de prime abord, George Miller semble sauter du coq à l’âne (passer de Mad Max à l’histoire de pingouins qui font des claquettes et qui chantent sur la banquise à de quoi étonner), force est de constater que l’ensemble de ses films témoigne d’une liberté d’esprit, d’une capacité à briser les conventions formant ainsi un ensemble d’une cohérence redoutable. Ajustez votre rétroviseur et préparez-vous à découvrir ou à redécouvrir The Witches of Eastwick, Lorenzo’s Oil et Babe : Pig in the City.

[Thomas Gerber]


 The Witches of Eastwick, 1987


The Witches of Eastwick

En fan invétéré de George Miller depuis ses débuts, The Witches of Eastwick était son dernier film à me faire de l’œil. Repoussant depuis toujours l’échéance pour le voir, cette Séance de rattrapage était l’occasion inespérée. Enfant, j’avais essayé de le regarder en cachette jusqu’à ce que mes parents me le confisquent, prétextant trop de violence. Adolescent, je me méfiais comme de la peste de cet extravagant casting, imaginant, Dieu seul sait pour quelle raison, les trois actrices faire leur diva et ruiner l’intégrité artistique de Miller. Je me rends compte aujourd’hui que ce film m’a toujours accompagné d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce qu’à travers la démentielle musique composée par John Williams.

C’est bel et bien le contexte pavillonnaire de la ville d’Eastwick qui joue le rôle principal du film. En effet, le décalage entre ce lieu aux gazons parfaitement tondus, aux dimanches religieux et aux familles parfaites constitue le vernis idéal que le personnage diabolique de Daryl Van Horne va venir craqueler. Cette folie insidieuse et contaminatrice dominera toute la filmographie du réalisateur, particulièrement sa saga Mad Max.

C’est d’ailleurs dans ce contexte d’ennui profond et de routine que les trois sorcières dj titre vont, malgré elles, invoquer ce personnage fantasmé. L’une d’entre elle, Alexandra (très justement incarnée par Cher), est une veuve qui préfère aller de l’avant autant que possible. Une autre (Susan Sarandon), quittée par son mari, supporte difficilement l’autonomie et ne bronche pas lorsqu’elle se fait tripoter par son collègue. La troisième (Michelle Pfeiffer, lumineuse) est, quant à elle, clairement dépassée par l’éducation de ses cinq enfants. Toutes ont un manque à combler, toutes ont besoin de fantasmer un avenir meilleur, loin de cette vie rangée ou vivre signifie juste ne pas mourir. Une brune, une rousse, une blonde ; trois personnalités complémentaires qui vont s’unir contre ce personnage de Satan séducteur incarné par Jack Nicholson.

C’est là sûrement le choix de casting le plus audacieux de George Miller. En effet, lors de l’ « invocation » des trois femmes durant une de leurs soirées margaritas, il était facile d’imaginer un homme svelte, beau, séducteur car décrit comme tel. C’est tout le contraire qu’incarne Nicholson et c’est là que le réalisateur fait mouche : Daryl Van Horne est un horrible personnage, laid, vulgaire et bedonnant ; mais chacune des filles tombera sous son charme et finira par tomber enceinte. C’est dans ces fausses séquences de séduction que se situent les meilleurs moments du film. Nous sommes à la fois témoins impuissants de cet ensorcellement progressif qui les contamine mais également séduits par le personnage, aidés par une musique enivrante de John Williams. Ses mots nous captivent et nous séduisent autant que les personnages.

Même si Miller n’évite pas quelques lourdeurs et maladresses (la scène de tennis), le charme du film opère et finit par provoquer autant d’attirance que de rejet pour le personnage de Daryl Van Horne qui terminera sa course dans un excès de folie contaminatrice. Du pur cinéma signé George Miller en somme.

[Nathanaël Stoeri]

 


Lorenzo’s Oil, 1992


Lorenzo's Oil

Comme pour beaucoup, George Miller n’était pour moi que le créateur de la franchise Mad Max. Du moins c’était le cas jusqu’à ce qu’on me propose cette nouvelle Séance de rattrapage. Bien sûr, j’avais entendu parler des deux Happy Feet, mais l’information n’avait jamais trouvé sa place dans mon cerveau : Happy Feet par le même réalisateur que Mad Max ? Non, ce n’est pas logique. Quelque chose ne colle pas…

Mais quoi qu’il en soit, me voilà parcourant la filmographie de l’Australien avec une curiosité véritable et une incompréhension toute aussi justifiable. Comment un réalisateur capable de faire Mad Max n’a-t-il pas fait d’autres films aussi bons, du moins aussi cultes ? Je découvre néanmoins qu’il est derrière la saga Babe, dont il ne me reste que quelques vagues souvenirs incrédules de mon enfance, mais aussi des Sorcières d’Eastwick, que j’avais sûrement dû voir sur RTL9 durant mon adolescence, et dont les souvenirs restent tout aussi flous que ceux de Babe. Puis, le reste de ses réalisations ne se compose que de commandes où des séries TV… pas grand-chose à se mettre sous la dent.

Rien ne m’attire donc l’œil et encore une fois, je me pose cette même question : comment le mec derrière Mad Max n’a pas eu de carrière fulgurante et pleine de réussite ? Heureusement, et plus par élimination que par véritable choix, je tombe sur Lorenzo’s Oil, un des rares films où Miller officie en tant que scénariste, producteur et réalisateur. Pourtant, le pitch ne m’emballe pas : des parents luttent pour sauver leur enfant victime d’une maladie orpheline. Je n’y vois que des violons et des mouchoirs… Ni l’affiche d’ailleurs, qui annonce plus un bon gros mélodrame américain qu’autre chose. Mais les critiques (95% sur Rotten Tomatoes), la présence de Susan Sarandon (une de mes actrices préférées) et le fait que je n’ai pas vraiment envie de chroniquer Happy Feet, scellent mon choix.

En ce début-mai, je me pose donc devant mon écran et commence le visionnage de Lorenzo’s Oil, d’un œil un peu distrait et sans trop d’espoir. Et comme dans le film, c’est là que le miracle arriva. 135 minutes plus tard, je suis conquis. Je n’ai pas décroché une seule seconde et les larmes me sont même montées plusieurs fois aux yeux. Ce film est un ****** de chef-d’œuvre ! Je m’explique.

Lorenzo’s Oil est un mélange très calibré entre classicisme hollywoodien des années 1990 et inventivité cinématographique. Le film est donc bel et bien un mélodrame américain bourré d’émotions, d’intensité et de bons sentiments, mais qui n’emprunte au genre que sa structure et sa portée humaniste. Pour le reste, George Miller laisse opérer sa magie et s’éloigne du genre pour explorer des territoires plus véridiques, plus réalistes et surtout plus cinématographiques.

Ce sont d’abord les personnages qui en profitent. Basé sur une histoire vraie, le film nous raconte comment deux parents ont lutté contre la maladie, contre les médecins et contre l’avis général de leurs proches, afin que leur enfant guérisse. Durant deux ans, ils étudient. Ils lisent tous les livres de science qu’ils peuvent. Ils organisent un symposium. Ils font TOUT pour comprendre cette maladie orpheline qu’est l’adrénoleukodistrophie (ADL) et pour trouver un remède. La force des deux personnages est donc évidente. Il sont en lutte permanente, envers et contre tous. L’empathie créée est alors extrêmement puissante, d’autant plus que Miller n’épargne rien au spectateur, surtout les manifestations de la maladie chez l’enfant, qui sont à glacer le sang. Les cris de Lorenzo lors de ses crises resteront très longtemps gravés dans mes tympans. Tout semble alors véridique et crédible. On se croirait même parfois dans un documentaire, mais sans le côté visuel amateur.

Et c’est là que tout le talent de metteur en scène de Miller s’exprime : entre des passages d’une simplicité et d’une fluidité effarantes, qu’on en oublie même la caméra, et des passages à la mise en scène innovante et risquée, surtout dans les moments où la tension est plus que palpable. Miller sait donc parfaitement doser ses effets et laisse beaucoup de place à l’empathie et à ses personnages, sans pour autant tomber dans le piège du champ/contrechamp. Sa mise en scène s’adapte parfaitement au scénario et amplifie magnifiquement la portée du long-métrage (comme tout bon film devrait le faire). Miller fait aussi preuve d’un sens certain des ellipses, ne nous montrant que l’essentiel et omettant volontairement certains événements, qui gagnent ainsi en puissance car bien que nous ne les voyions pas nous nous les suggérons à nous-mêmes, grâce à la narration et au découpage maîtrisé du film.

Le spectateur est donc totalement guidé. Moi-même, ça faisait très longtemps qu’un film ne m’avait pas autant happé et emporté avec lui. Quoi que Miller ait fait avec ce film, cela a fonctionné merveilleusement. Le fait qu’il ait été diplômé de médecine, avant de devenir cinéaste, n’y est d’ailleurs sûrement pas pour rien. On sent dans Lorenzo’s Oil un apport personnel, une sensibilité rare et pourtant si réaliste vis-à-vis d’une maladie comme celle-ci.

Et maintenant que j’y repense, Mad Max est certes culte, mais Mad Max n’est pas aussi maîtrisé et émouvant que Lorenzo’s Oil. Le meilleur film de Miller serait-il un de ses moins connus ? Sûrement, car c’est aussi le cas pour d’autres réalisateurs. Reste maintenant à savoir si Mad Max : Fury Road sera tout aussi intense et émouvant que Lorenzo’s Oil.

[Florian Poupelin]


Babe : Pig in the City, 1998


Babe

George Miller est un cinéaste qui m’a toujours passionné, bien que j’aie mis du temps à m’en rendre compte. Ce n’est qu’en vivant la claque des Mad Max sur le tard (et dans le désordre), et avant de me prendre celle que me réservaient les deux Happy Feet, que j’ai fait le lien entre l’auteur de toutes ces œuvres et un film qui avait irrémédiablement marqué mon enfance. Je revenais alors des années en arrière, tandis que, jeune cinéphile en herbe, j’assistais assidument aux projections de la Lanterne Magique d’Yverdon-les-Bains. C’est à cette époque que j’avais découvert Miller, avec un étrange conte pour enfants, à la fois beau et inquiétant : Babe. S’il ne l’a pas réalisé, le film porte indéniablement la patte de l’Australien, qui y officie en tant que scénariste et producteur. Je m’étais juré de visionner un jour sa suite, réalisée cette fois-ci par Miller lui-même, histoire d’avoir enfin tout vu de l’auteur de Mad Max et de boucler la boucle comme il se doit.

Par ses choix toujours inattendus, George Miller aura su, tout au long d’une filmographie extrêmement éclectique, vriller toutes mes attentes. Dans Babe 2 : un cochon dans la ville, il le fait dès son introduction. Le premier opus narrait le parcours initiatique du cochon Babe, qui parvenait à triompher de la dureté du monde grâce à sa bonté et dépassait sa condition en devenant chien de berger. Lorsque ce second volet débute sur un accident qui menace l’avenir de la ferme et de ses habitants, on imagine que le voyage qu’entreprennent alors Babe et la fermière va réellement mener à une version augmentée du film original, à savoir un nouveau concours de chien de berger qui occupera cette fois-ci l’ensemble du récit. Mais il faut moins d’un quart d’heure à ce second opus pour changer complètement de direction : suite à un incident, Mrs Hoggett et son animal se retrouvent dans l’incapacité d’atteindre leur destination comme de rentrer chez eux. Perdus dans un univers urbain qui leur est étranger, ils trouvent finalement refuge dans un mystérieux hôtel occupé par toutes sortes d’animaux, qui ne seront pas nécessairement plus accueillant que les humains.

Résolument plus sombre que son aîné, Babe 2 subvertit davantage le cadre du conte pour enfants pour proposer une critique violente et acerbe de l’humanité. La ville dans laquelle se retrouvent plongés les deux héros n’existe nulle part. Agrégat absurde des grandes mégapoles du monde (on y trouve la Tour Eiffel, l’Opéra de Sydney, la Statue de la Liberté, et bien entendu le panneau de Hollywood) dont les atours fantastiques lui donnent un aspect monstrueux, elle symbolise le pire de la société moderne. En quittant leur petite campagne pour pénétrer le vaste monde, Babe et sa maîtresse vont découvrir un environnement hostile, froid et sans pitié, peuplé d’individus déshumanisés (la petite robe colorée de la fermière s’oppose à la grisaille dont sont vêtus les citadins) qui n’obéissent qu’à leurs propres intérêts.

Comme sur le premier film, et même plus encore, la prouesse technique est toute entière au service d’une vraie belle histoire. Plus encore, parce que les animaux sont ici plus nombreux, occupent plus de place à l’écran et interagissent plus souvent entre eux. Également plus maîtrisée que celle de Chris Noonan, la mise en scène de George Miller redouble d’inventivité pour anthropomorphiser chiens, chats, singes et cochons, donnant lieu à d’incroyables séquences. On se surprendra ainsi à être pris aux tripes lorsque, incertains quant à leur avenir, tous les animaux chantent en chœur If I Had Words, le leitmotiv de la franchise, affirmant ainsi leur union, quoiqu’il advienne.

Aussi cruel, naïf et beau que les meilleurs des contes, Babe 2 préfigurait l’étonnant dyptique Happy Feet, et me confirme, si besoin était, tout le bien que je pense de George Miller, ce cinéaste capable de m’émouvoir avec un cochon aussi bien qu’avec un manchot de pixels.

[Thibaud Ducret]

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