Si les rédacteurs du Daily Movies ne sont pas forcément friands des résolutions de la nouvelle année, ils ont toutefois décidé de s’y soumettre pour proposer plus de contenu à leurs lecteurs. C’est dans ce cadre que la chronique « Séance de rattrapage » voit le jour. Séduit par une rubrique tenue par les confrères de Twitchfilm, le Daily Movies propose désormais cette publication qui se consacre à un cinéaste et qui demande à ses chroniqueurs de se pencher sur un film de ce réalisateur qu’ils découvrent pour la première fois, spécifiquement pour cette rubrique. Une belle occasion de revenir sur la carrière d’auteurs importants et de proposer une perspective multiple, exposant les désaccords inévitables des rédacteurs du journal !

Cette première édition de « Séance de rattrapage » portera sur le fameux réalisateur madrilène Pedro Almodóvar, bientôt à l’affiche avec Relatos Salvajes (Les Nouveaux sauvages), un excellent film à sketchs argentin qu’il a produit et qui sort sur nos écrans ce mercredi 14 janvier.

S’il est un auteur européen à s’être autant imposé ces dernières décennies auprès du public et de la presse, c’est bien Pedro Almodóvar. Ce n’était pourtant pas couru d’avance, puisqu’en tant que figure de proue de la Movida – ce mouvement culturel qui secoua Madrid à l’aune des années 1980 -, le cinéaste s’attaqua aux valeurs sacro-saintes de l’Espagne, n’hésitant pas à critiquer ouvertement le Franquisme et la religion, tout en dépeignant avec amusement les ébats sexuels de ses protagonistes et leurs expérimentations narcotiques. Tout en dressant des portraits de femmes uniques, Almodóvar saupoudre l’excentricité de ses films avec de constants hommages cinématographiques qui vont d’Audrey Hepburn à George Franju, en passant par Brian de Palma. Ces quelques points rappellent la densité des œuvres du Madrilène, souvent provocatrices et qui dépendent parfois énormément de leur contexte.

Ci-dessous, quatre rédacteurs reviennent sur Dans les ténèbres (1983), Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? (1984), Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) et Talons aiguilles (1991).

 


Dans les ténèbres, 1983


Dans les ténèbres

Le cinéma de Pedro Almodóvar apparut si naturellement dans ma cinéphilie que je ne me souviens plus exactement lequel de ses films j’ai découvert en premier. En revanche, ce qui reste très vif dans ma mémoire, c’est l’aversion de ma grand-mère vis-à-vis de ce cinéaste dont elle me fit part. Pour elle, une Espagnole très chrétienne, Almodóvar est un sbire de l’antichrist, puisqu’il attaque sans gêne tous les tabous et mœurs de la société espagnole. Contrairement à elle, j’y ai vu un cinéaste original, cru mais coloré, et toujours intéressant. Son habileté à violenter la culture hispanique représente l’un des traits récurrents de son cinéma, à l’image du gaspacho drogué de Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) : sous couvert de traditions, Almodóvar propose ainsi d’explorer le pendant caché et refoulé d’une civilisation, justement, au bord de la crise de nerfs.

Dans l’optique de cette première « Séance de rattrapage », j’ai décidé de retourner aux toutes premières œuvres du réalisateur madrilène ; mon choix s’est porté sur Entre tinieblas (Dans les ténèbres), sorti en 1983. L’histoire est celle de Yolanda, une chanteuse de cabaret qui, fuyant ses problèmes, se réfugie dans un couvent de nonnes. Cependant, les religieuses ne s’affichent pas comme des pratiquantes traditionnelles…

Pour son troisième film, Almodóvar réunissait déjà plusieurs actrices qui allaient devenir, sinon ses muses, ses collègues récurrentes, à l’instar de Marisa Paredes et Carmen Maura. Entre tinieblas est le premier de ses longs-métrages à connaître une véritable production – c’est-à-dire qui ne fut pas réalisé avec deux bouts de ficelles et des potes. Le cinéaste espagnol y déchaîne toute son animosité envers la religion en illustrant ce couvent dysfonctionnel et anarchique. Les nonnes possèdent toutes des surnoms humiliants – Sœur Vipère, Sœur Fumier, Sœur Rat d’égout – qui soulignent la déchéance à travers laquelle Almodóvar souhaite les dépeindre.

D’une certaine manière, Entre tinieblas préfigure énormément le cinéma en devenir d’Almodóvar

Lunatiques, séniles ou lesbiennes, les religieuses passent leur temps à lire des romans érotiques, à dresser des tigres, à manger des champignons hallucinogènes ou encore à vendre de la drogue. Face à l’évidente volonté d’insurrection du réalisateur découle un certain amusement. Celui-ci s’estompe toutefois face au manque de consistance dont souffre le scénario : le couvent s’affiche certes comme un terrain d’expérimentation pour le cinéma d’Almodóvar, qui livre par ailleurs un film à l’étonnante facture esthétique, mais n’est le théâtre d’aucune véritable trame. Creuse, la provocation finit par lasser, bien que certaines séquences éparses puissent prêter au rire.

D’une certaine manière, Entre tinieblas préfigure énormément le cinéma en devenir d’Almodóvar, qui comprendra autant d’œuvres subversives que des portraits de femmes fortes, le tout baigné dans une évidente dimension cinéphile. À ce propos, l’on reconnaîtra ici quelques clins d’œil à Marlène Dietrich, une influence évidente pour le cinéaste espagnol. Faisant office de prétexte à son aversion religieuse, Entre tinieblas n’est pas aussi abouti que d’autres films ultérieurs d’Almodóvar, tels que Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? (1984) ou Tout sur ma mère (1998), que je préfère largement.

[Loïc Valceschini]

 


Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, 1984


Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

Pedro Almodóvar et moi, c’est un peu une fois sur deux. Il faut dire que j’ai commencé par le bon bout de sa filmographie puisque j’ai découvert le cinéaste avec Tout sur ma mère qui demeure certainement son plus beau film à ce jour. Enthousiasmé par ce que je qualifierais sans peine de « choc émotionnel », je me suis jeté sur La Mauvaise éducation. Après avoir trouvé les mots pour parler du deuil, voilà qu’Almodóvar abordait avec puissance et courage des thèmes particulièrement sensibles. J’ai ensuite été charmé par Volver que nous pouvons considérer comme « la démonstration du cinéma de Pedro Almodóvar pour les nuls » tant il condense tous les thèmes qui lui sont chers.

Et puisque j’étais conquis à chaque fois que je visionnais un film du Madrilène, j’ai décidé de sérieusement me plonger dans sa filmographie… C’est là que mon enthousiasme s’est vu contrebalancé. En effet, Femmes au bord de la crise de nerfs m’a… mis sur les nerfs. Trop d’hystérie, trop de cris au service d’une histoire finalement peu intéressante. C’est pratiquement les mêmes raisons qui ont fait que je me suis ennuyé devant Talons aiguilles dans lequel Almodóvar ne raconte pas grand-chose et se contente de combler le vide par des personnages délurés qui brassent de l’air. Parle avec elle ensuite, qui reste un des films les plus dérangeants qu’il m’ait été donné de voir. Étreintes brisées m’a quant à lui donné l’impression que le cinéaste commençait à tourner en rond. Heureusement, il a su donner un second souffle à sa filmographie avec La piel que habito, intéressante variation autour du film de Georges Franju Les Yeux sans visage qui m’a redonné espoir.

Pour cette première « Séance de rattrapage », j’ai décidé de donner une nouvelle chance aux premiers films de Pedro Almodóvar en découvrant Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, quatrième long-métrage du réalisateur, sorti en 1984 et dans lequel ce dernier retrouvait l’actrice Carmen Maura, une année après Dans les ténèbres.

Sur le papier, cette histoire d’une femme de ménage (Gloria), mère de deux enfants qui vit avec son mari chauffeur de taxi secrètement amoureux d’une Allemande et sa belle-mère autant sénile que radine dans un minuscule appartement de la banlieue de Madrid annonce déjà la couleur. Brochette de personnages loufoques, promesses de situations coquasses, un scénario qui n’annonce pas de réelle intrigue ; tout prédit un film conforme aux premières réalisations d’Almodóvar.

« Si tu es lasse de ton mari, tu n’as qu’à le tuer, ça sera moins long et moins coûteux qu’une séparation légale ».

Dans l’Espagne de 1984, le film avait certainement le mérite de briser un certain nombre de tabous (la campagne promotionnelle tournait autour d’un slogan qui disait « si tu es lasse de ton mari, tu n’as qu’à le tuer, ça sera moins long et moins coûteux qu’une séparation légale »). Mais force est de constater que l’effronterie du film d’Almodóvar fond avec le temps – ce qui choquait en 1984 paraît presque banal aujourd’hui – et au final, seule la bouffonnerie demeure.

De plus sa mise en scène extrêmement statique confère au film des airs de théâtre filmé. Un défaut que l’enchaînement de ce qui ressemble à des saynètes ne fait que renforcer. Il y a quelque chose de fatiguant dans cette succession qui représente un crescendo dans la bizarrerie. De la belle-mère qui ronge des os de poulet pour le dessert, on passe à la voisine prostituée qui invite Gloria à venir assister à ses ébats puis à l’enfant d’une quinzaine d’années qui trafique de l’héroïne et à son petit frère que sa mère vend à un dentiste pédophile pour arrondir ses fins de mois.

Alors oui, derrière ce huis-clos bouffon et souvent hystérique se cache un deuxième niveau de lecture, qui rend compte d’une humanité pathétique – au sens premier du terme – mais il n’empêche que les personnages d’Almodóvar sont réduits au statut de pantins au service d’une histoire qui ne raconte pas grand chose, si ce n’est la plongée d’une femme dans la folie. Difficile de ne pas trouver le temps long.

[Thomas Gerber]

 


Femmes au bord de la crise de nerfs, 1988


Femmes au bord de la crise de nerfs

À de rares exceptions faites, je n’ai jamais été amateur du cinéma de Pedro Almodóvar. Pour cette « Séance de rattrapage », j’ai donc décidé de lui laisser une dernière chance en choisissant Femmes au bord de la crise de nerfs. Le pitch me plaisait, une femme au physique particulier, Pepa (Carmen Maura et son visage si masculin), tombe amoureuse d’un de ses collègues, Ivan, avec qui ils se jurent un amour éternel. Mais celui-ci disparaît du jour au lendemain, et Pepa va devenir à moitié folle en découvrant la double vie qu’Ivan menait.

Force est de constater que nous n’évitons pas les éternels clichés du cinéma d’Almodóvar, à commencer par la femme hystérique qui traverse tout le film. De plus, Pepa se retrouve confrontée à tout un petit groupe de femmes, toutes plus excentriques les unes que les autres, telles que sa meilleure amie, une jeune femme amoureuse d’un terroriste qui vient se réfugier chez Pepa. Puis le fils d’Ivan et sa future épouse qui se retrouveront également chez Pepa. Sans oublier l’ex-femme d’Ivan, à moitié folle, qui veut assassiner ce dernier et qui va se retrouver embarquée dans une spirale d’évènements qui les dépasseront toutes. Car ce n’est que de cela qu’il s’agit : Pedro Almodóvar aime la femme dans toutes ses contradictions et nous propose sa vision de celle-ci, très vite dépassée, hystérique.

Malheureusement, alors que Tout sur ma mère propose également un portrait de femme mais sous l’angle du drame et du deuil – ce qui donne le meilleur film de son auteur à ce jour – Almodóvar enfonce ici ces femmes dans une hystérie très agaçante si on ne partage pas le même état d’esprit que les personnages. Ça crie, ça court dans tous les sens, ça se plaint sans arrêt. Pour illustrer cela, le réalisateur use constamment de clichés qui ne font que desservir l’idée de base, à savoir proposer des portraits de femmes de manière a priori réaliste.

Dommage, je voulais vraiment laisser une chance à Almodóvar en me rappelant que Tout sur ma mère ou La Mauvaise éducation restent d’excellents films. Ce ne sera pas pour cette fois.

[Nathanaël Stoeri]

 


Talons aiguilles, 1991


Talons aiguilles

Des femmes et des flingues

Je vois pour la première fois l’affiche de Talons Aiguilles sur la pochette d’une compilation de musique de films, aux côtés de celles de The Full Monty et de Pulp Fiction. Le fond rouge, l’escarpin noir et surtout son talon en canon de pistolet m’accrochent tout de suite l’œil. « Des femmes et des flingues! », me crie l’image ! Il n’en faut évidemment pas plus pour que ce film prenne une dimension mystérieuse et étrangement excitante pour l’adolescent que je suis alors. Puis, il y a la musique, bien sûr, qui m’envoûte immédiatement, avec ses cordes à la mélancolie superbe et ses notes au supplice merveilleux. Elle est signée Ryuichi Sakamato, qui m’est à l’époque inconnu, mais qui va vite devenir une de mes références musicales, quelques années plus tard, avec Furyo et Le Dernier Empereur.

Puis, les années passent et, petit à petit, je découvre d’autres films d’Almodóvar, ainsi que son style et ses femmes. Ma première expérience avec le cinéaste hispanique, Volver, me charme juste ce qu’il faut, mais sans m’emballer pour autant. Je garde d’ailleurs plus le souvenir de la salle dans laquelle je l’ai vu, une vieille salle toulonnaise des années 1930, que le film lui-même, si ce n’est le visage magique et habité de Penélope Cruz et la sublime villa madrilène, décor principal du film. Puis, il y a La piel que habito, en 2011, qui me convainc un peu plus, mais toujours sans me faire crier au génie.

Talons plats

Rien ne me pousse donc à explorer davantage la filmographie d’Almodóvar. Le souvenir de l’affiche de Talons Aiguilles et de sa musique ne deviennent, quant à eux, plus qu’un souvenir. Du moins, jusqu’à ce qu’on me propose de participer à cette première « Séance de rattrapage ». La mémoire me revient alors ; je me procure rapidement Talons Aiguilles et sacre l’année 2015 à ses côtés, le 1er janvier en fin de matinée, au chaud devant mon écran tout frais.

J’ai retrouvé dans ce film tout ce que je n’aimais pas chez Almodóvar

Talons Aiguilles est ce que j’appelle un film imaginaire. Car il n’arrive jamais à la hauteur des attentes qu’il suscite. J’ai retrouvé dans ce film tout ce que je n’aimais pas chez Almodóvar, mais que je n’avais encore jamais pris la peine d’identifier, sûrement par manque d’intérêt et aussi d’occasions de le faire.

Ce qui me frappe surtout dans Talons Aiguilles (et du coup chez Almodóvar) c’est l’inconsistance du scénario et des personnages, leur dimension absente, voire presque fantomatique. C’est comme s’ils ne vivaient pas vraiment l’histoire ou qu’on les forçait à la vivre. Pourtant, il s’en passe des choses, des rebondissements, des nœuds narratifs… pas très subtilement amenés certes, mais quand même.

J’assiste donc à un décalage étonnant, et surtout décevant, entre les intentions du cinéaste et le résultat à l’écran. Almodóvar laisse s’échapper toute tension dramatique. Ne demeurent que des conflits forcés, qui en deviennent même souvent ridicules. Comme s’il cherchait inconsciemment à saboter son propre film, en le rendant le plus lisse possible. Je perds alors rapidement tout intérêt pour les personnages et les soi-disant twists qui me laissent de marbre. Au bout d’une heure (la moitié du film), je n’ai qu’une envie : appuyer sur stop…

La langue bien pendue

D’un autre côté, la capacité d’Almodóvar à écrire des personnages féminins volontaires, assumés et presque jamais victimes est très rafraîchissante, et ce encore dans ses films les plus récents. La scène qui m’a le plus marqué dans Talons Aiguilles est justement celle où un travesti fait un cunnilingus à Victoria Abril, cette dernière étant suspendue par les bras à un tuyau en hauteur. La dimension comique y est bien-sûr pour quelque chose, mais je crois que c’est surtout le courage d’Almodóvar de montrer une femme dans cette situation qui change la donne. Car il la fait aller au delà de son statut de femme cinématographique habituel. Il la montre avec amour, simplicité et honnêteté, sans la juger, ni la remodeler, simplement comme elle est, fragile et forte à la fois. Cette scène est d’ailleurs une des rares du film qui sonne juste. Si le reste du métrage avait été aussi cohérent et original, peut être que Talons Aiguilles aurait été un chef-d’œuvre. Malheureusement ce n’est pas le cas.

Alors peut-être n’ai-je pas la sensibilité qu’il faut pour apprécier le cinéma d’Almodóvar qui, selon moi, n’a pas assez d’impulsivité, d’énergie et qui manque cruellement de cojones. Mais je crois que c’est aussi pour cette même raison qu’il est très apprécié par ailleurs. Et puis aussi peut-être me suis-je déjà fait le film dans ma tête, depuis mes 15 ans, et que celui-ci me correspond plus que l’original… Qui sait ?

[Florian Poupelin]

 

Rendez-vous en février pour la deuxième édition de « Séance de rattrapage », cette fois-ci dédiée à un nom important du cinéma américain !

 

 

 

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