Figure emblématique de la « sixième génération », mouvement cinématographique chinois post-Tian’anmen qui puise sa matière dans la réalité sociale de la Chine contemporaine, Jia Zhangke est aujourd’hui largement considéré comme un cinéaste asiatique majeur.


Fort de la teinte clandestine et presque documentaire qui colore ses films de fiction, le cinéaste chinois a su sensibiliser le public mondial à la situation sociale de son pays. Il a également beaucoup œuvré pour le cinéma en tant qu’art libre dans une nation où il servait jusqu’à récemment d’outil de propagande. Si sa filmographie regorge d’œuvres incontournables, c’est surtout à « Still Life » qu’il doit sa reconnaissance internationale.

Construction et destruction
Le récit du film se déploie sur deux toiles de fond principales. La première, narrative et intime, est celle de la recherche du conjoint puisque les deux personnages principaux, le mineur Sanming et l’infirmière Shen Hong sont en quête, l’un de sa femme, l’autre de son mari qu’ils n’ont pas vus depuis plusieurs années. La seconde, géographique et sociale, est la ville de Fengjie, destinée à être totalement submergée par le fleuve Yang-Tsé suite à l’érection du fameux barrage des Trois-Gorges. « Still Life » raconte donc l’errance de deux êtres humains en proie à leur vie passée au sein d’une région en pleine démolition.

De ce projet que la télévision propagandiste prédit grandiose, les habitants de la région ne voient que les conséquences sociales désastreuses et les marques rouges tracées sur leurs murs, indicateurs du futur niveau de l’eau : la région appartiendra prochainement au passé. Entre cette « mort » imminente et le destin des deux personnages se tisse un parallèle évident : les ouvriers qui détruisent ironiquement leurs propres habitations illustrent la désagrégation inéluctable de la famille de Sanming et celle de Shen Hong car, en réalité, le mineur souhaite juste voir sa femme et sa fille une dernière fois avant de faire le deuil de sa vie passée et l’infirmière cherche son mari pour demander le divorce. La société de Fengjie, comme la structure familiale des personnages, agonise peu à peu avant la rupture définitive.

Cartographie sociale
« Still Life » décrit aussi habilement la société d’une Chine en pleine mutation, où les jeux de pouvoir et de domination prolifèrent. Esquivant le manichéisme du clivage social, le film lui préfère l’idée d’éclatement, de dispersion. Cette restructuration sociétale trouve une résonnance métaphorique toute particulière dans cette région où la population et les entreprises doivent tout quitter pour retrouver une nouvelle situation géographique, professionnelle, relationnelle et, à l’instar des deux protagonistes, familiales.

La dispersion est évidemment verticale, entre ces classes sociales aisément identifiables. Les constructeurs et responsables financiers tirent profit de la situation, au détriment des familles déplacées et des travailleurs exploités. Comme pour signifier leur domination, Jia Zhangke nous montre les riches dansant sur le toit d’un hôtel ou sur un pont, en hauteur quand les ouvriers n’ont de danse que la chorégraphie et la musicalité asservissantes de leurs coups de masses contre les murs qu’ils doivent démolir. Au milieu, l’Etat fonctionne comme amortisseur en vantant d’un côté l’exploit technique et la majesté du barrage en construction et de l’autre, le sacrifice courageux, mais en réalité forcé, des petites gens. Seulement, au-dessus de tout cela, dans le ciel, le cinéaste insère malicieusement quelques éléments fantastiques, comme le passage d’une soucoupe volante ou le décollage d’une statue-fusée pour signifier l’absurdité de la situation.

Mais la dispersion est également horizontale, sans distinction de classe ou de pouvoir. Tout le monde doit partir et s’égare le long du fleuve ou vers l’intérieur du continent. Ce n’est pas un hasard si les recherches de Sanming et Shen Hong sont rendues difficiles car on ne sait plus qui est où. Certains sont partis chercher du travail dans la province voisine et d’autres refont leur vie à Shangaï. Dans le film, les relations se défont petit à petit à tel point que les protagonistes ne savent pas où sont leurs proches, aussi bien géographiquement qu’émotionnellement.

Ce que « Still Life » construit, en définitive, c’est une véritable cartographie sociale en trois dimensions qui englobe la perte du passé et l’incertitude du futur.

Triomphe de la communauté
Le film, dont la subtilité n’est plus à démontrer, est surtout porteur d’un espoir plus que d’une revendication. Sous ses atours brumeux et pluvieux d’une beauté formelle glaçante se trouve une autre forme de chaleur, celle de la solidarité. Pas de cette solidarité exacerbée et publicitaire des derniers films de Ken Loach ou celle, artificielle et misérabiliste des drames sociaux français récents, mais une solidarité silencieuse, profonde, née de la conscience d’une situation commune. Il faut voir cette déchirante scène de fin qui montre les travailleurs trinquer à leurs retrouvailles avant même de s’être quittés. Car si les segments du film s’intitulent Cigarettes, Liqueur, Thé et Bonbons, c’est peut-être que les personnages pauvres du film ont pris conscience qu’ils sont eux aussi considérés par l’industrie comme des matières premières, comme des consommables.

« Still Life » réussit finalement l’exploit d’être une œuvre à la puissance de feu à la fois humaniste et visuelle, où la perfection esthétique embrasse parfaitement les enjeux politiques de la situation. Cette entente parfaite de la forme et du fond symbolise bien l’essence même d’un film dont les dualités apparentes (construction-destruction, riches-pauvres, solitude-communauté,…) finissent par fusionner pour trouver une harmonie poétique, entre beauté fascinante et empathie humaine. En bref, il s’agit d’un équilibre précaire mais parfait, à l’image du dernier plan qui montre un homme marchant sur un fil entre deux immeubles en ruines.

Still Life
De Jia Zhangke
Avec Han Sanming, Tao Zhao, Wang Hongwei