"The Assassin" : Hou Hsiao-Hsien

A sa projection au festival de Cannes 2015, « The Assassin » aura pour le moins divisé. Taxé de film bordélique, incohérent mais beau, brouillon mais hypnotique, il n’aura pas réussi à convaincre pleinement la Croisette. Si ce n’est pour sa mise en scène qui mettra tout le monde d’accord, le jury lui décernant d’ailleurs le prix en question. Ce n’est que dix mois plus tard que le film sort dans nos salles et que nous pouvons enfin nous faire notre propre avis.


Réalisateur taïwanais cinéphile depuis toujours, Hou Hsiao-Hsien visionnait jusqu’à quatre films par jours. Après une adolescence difficile, il s’inscrit à l’Académie nationale des Arts de Taipei, la capitale de Taiwan, son pays d’origine. Il en sort diplômé et commence comme assistant-réalisateur et assistant-scénariste. Ce n’est qu’en 1980 qu’il réalise son premier film, « Cute Girl », mais reconnaitra que la première œuvre importante de sa carrière est « Les Garçons de Fengkuei » sorti en 1983. Il va petit-à-petit trouver son style et sa manière de réaliser, et favorisera l’improvisation à de nombreuses reprises, préférant capturer la spontanéité de ses acteurs. Il ne répète d’ailleurs jamais avec ceux-ci en amont du tournage. Il aime privilégier les intrigues simples, minimiser les dialogues et proposer souvent des expériences hypnotiques et peu ordinaires, comme le prouve « The Assassin ».

En Chine, au IXe siècle, Nie Yinniang retourne dans sa famille après de longues années d’exil. Bien qu’elle ait été confiée à une nonne, son éducation a intégré l’initiation aux arts martiaux. Désormais justicière, elle a pour mission de se débarrasser des tyrans.

"The Assassin" : Hou Hsiao-Hsien

La première chose qui frappe dans le film, s’est que le réalisateur ne s’embarrasse d’aucune exposition et choisit d’exploser sa narration dès les premières minutes. N’expliquant le contexte politique et historique de son film qu’à l’aide de quelques cartons explicatifs, il prouve que le cœur de son film se situe ailleurs. Dans une beauté absolue de chaque plan, parfois dans un noir et blanc sublime, parfois en favorisant les contrastes colorés des décors utilisés. Au milieu de cette succession de tableaux, la surréelle Shu Qi déambule comme un ange de la mort, jeune assassin envoyée par son maître pour tuer l’homme qu’elle aime. Usant du ralenti dès les premières minutes, les (rares) scènes d’action font ressortir la simplicité du geste de tuer. Un geste qui demande adresse et entraînement, mais qui s’avère être aussi commun que les gestes du quotidien pour le personnage de Shu Qi. Hou Hsiao-Hsien use de nombreuses métaphores visuelles, liant des plans de meurtres avec ceux de la cime des arbres ensoleillée, faisant ressortir la dualité et le contraste de la violence et de la nature, de la mort et de la vie. On sent le réalisateur très proche de cette sérénité que dégage la nature, et cette volonté de la rapprocher de la mort. Les sons utilisés sont très éloquents, la musique se faisant très rare (surtout pendant les séquences d’action). Le réalisateur favorise les sons d’insectes, de criquets, et les chants d’oiseaux, parfois plus audibles que certains dialogues. Il a déclaré que « si le film était un fleuve, ou plus exactement un torrent, je m’intéresserais à sa vitesse, ses méandres, ses tourbillons, beaucoup plus qu’à sa source ou à son embouchure». Il s’intéresse donc plus au déroulement de son intrigue qu’à sa source ou à sa conclusion. « The Assassin » fait donc un peu office d’outsider dans le style souvent balisé du wu-xia pian (le film de sabre chinois), qui préfère les intrigues classiques et la narration simple (avec bien-sûr quelques exceptions).

"The Assassin" : Hou Hsiao-Hsien

« The Assassin » se révèle au final plus être une expérience sensorielle, difficile d’accès, qui ne plaira assurément pas à tout le monde. Ceux qui s’attendent à un nouveau « Tigre & Dragon » risquent d’être déçus. Au lieu de ça, Hou Hsiao-Hsien nous propose quelque chose de beaucoup plus riche et novateur, favorisant les ellipses, les non-dits, les silences. Même si on pourra regretter un certain manque d’ampleur lors des affrontements martiaux, le réalisateur ne paraissant pas très à l’aise avec ces scènes, on comprend que le but du film est de sensibiliser à la nature, à la vie. Mais aussi à un contexte historique et politique riche et complexe, qui aura provoqué de nombreux déchirements à l’époque, dont cette histoire d’amour et de vengeance, inspirée de la littérature romanesque des « chuanqi », récits brefs sous forme de nouvelles qui paraissaient en grand nombre à l’époque des faits mentionnés.

"The Assassin" : Hou Hsiao-Hsien

Usant de longs plans-séquences hypnotiques et fixes, Hou Hsiao Hsien propose une œuvre picturale totale, complexe, à la délicatesse évidente. Exemple parmi tant d’autres, le plan se situant à 92 minutes et 37 secondes est assez représentatif de la qualité de l’ensemble. On ne saurait que trop conseiller aux spectateurs touchés par ce cinéma complexe et contemplatif de se pencher sur le documentaire réalisé par Olivier Assayas, « HHH : portrait de Hou Hsiao-Hsien » pour en apprendre plus sur une cinématographique qui bouscule le spectateur dans ses attentes.

"The Assassin" : Hou Hsiao-Hsien

The Assassin
De Hou Hsiao-Hsien
Avec Shu Qi, Chang Chen, Zhou Yun, Tsumabuki Satoshi, Juan Ching-Tian, Hsieh Hsin-Ying, Sheu Fang-Yi
Filmcoopi
Sortie le 09/03

The Assassin : peinture d’amour et de mort
3.5Note Finale
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