Il est des films suffisamment remarquables pour se construire une réputation de film culte qui transcende les frontières. Rappelons qu’on parle ici de la vraie définition de film culte, c’est-à-dire un film qui a gagné contre toute attente et dans l’ombre un statut d’objet d’adoration dans les cercles cinéphiles, avant de déborder dans la culture pop mainstream (on citera entre autres « The Rocky Horror Picture Show » ou « Star Wars »). Et il y a d’autres films qui deviennent cultes à l’intérieur de leurs frontières, sans parler aux cinéphiles étrangers. « The ‘Burbs » (« Les Banlieusards ») est de ceux-ci. Il avait pourtant tout pour lui.

CASTING DE RÊVE
Qui ne connaît pas Joe Dante ? Peut-être les plus jeunes de nos lecteurs ne feront le lien qu’en découvrant les titres de quelques-uns de ses classiques : « Piranhas » (1978), « Gremlins » (1984), « L’Aventure intérieure » (1987)… Joe Dante est un cinéaste cinéphile (les meilleurs), biberonné aux films de Roger Corman, le légendaire producteur de séries B à Z américain, pour qui il finira d’ailleurs par travailler. « The ‘Burbs » offre d’ailleurs moult client d’œil aux films d’épouvante des produits par Corman et qui faisaient la joie des drive-in.

Et pourtant, la carrière de Joe Dante fut singulièrement compliquée, après le carton « Gremlins », il enchaîna les flops au box-office, dont le méconnu « Explorers », et même « L’Aventure intérieure », pourtant désormais honoré d’une flatteuse réputation et produit par Steven Spielberg, fut un succès mitigé malgré d’excellentes critiques.

Il n’est donc pas en position de force lorsque le projet « Les Banlieusards » se présente à lui. Son ami scénariste Dan Olsen porte depuis longtemps cet hommage à l’épisode « Les Monstres de Maple Street » issu de la série « La Quatrième Dimension ». « The ‘Burbs » fut d’abord un projet de série TV intitulé « The Sheriff of Maple Street », mais dans l’impossibilité de trouver un network, Olsen profite de ses accointances avec Joe Dante et du trou dans son emploi du temps pour pousser son projet. Le casting se passe idéalement avec Tom Hanks en premier rôle, le jeune acteur sortant du hit « Big » et faisant bénéficier de sa notoriété fraîchement acquise. A ses côtés un comique moins connu, Rick Ducommun, mais surtout Carrie Fisher (oui, la princesse Léia) dans le rôle de son épouse, et l’impayable Bruce Dern en voisin ex-militaire qui n’a pas déposé les armes. Et en prime, une super musique du maestro Jerry Golsdmith, qui se pastiche à l’envi.

ET POURTANT
Le tournage ne se révèle pas une partie de plaisir, puisqu’il se passe en pleine grève des scénaristes. Impossible donc de réécrire le traitement de Dana Olsen, que Dante va devoir embaucher dans un petit rôle d’acteur dans le film pour l’avoir sous la main et lui demander des conseils au niveau du scénario (les syndicats d’auteurs d’Hollywood sont impitoyables avec les briseurs de grève). Les acteurs sont donc invités à improviser (ce qui enchante la fantasque Carrie Fisher), mais ce manque de rigueur rend le film bien moins construit que ce que Dante livre habituellement. Une impression de désordre bancal hante le film, ce qui contribue quelque part à son attrait, avec les nombreux clins d’œil et un scénario malin.

L’histoire est simple : Ray Peterson (Hanks) habite Mayfield Place, une rue paisible de Hinckley Hills dans le Midwest des États-Unis. Ce père de famille sans histoire décide de passer sa semaine de congé chez lui et de profiter du calme du quartier pour se reposer. Mais d’étranges événements ont lieu depuis qu’une nouvelle famille, les Klopek, s’est installée dans la rue. Ray et ses voisins, Art le fouineur (Ducommun) et Mark le vétéran ultra-autoritaire (Dern), décident de les espionner, persuadés que les Klopek sont à l’origine de la disparition de leur voisin Walter…

Joe Dante s’appuie sur cette histoire pour critiquer férocement l’American Way Of Life. Une satire qui prend d’autant plus de saveurs pour le spectateur contemporain lorsque l’on sait que les décors de banlieue proprette utilisés sont les mêmes que la Wisteria Lane de « Desperate Housewives ». Comme Franck Lafond (auteur d’un livret collectif joint à la réédition collector du film) le dit : « The ‘Burbs » s’attache à interroger une conception utopique de la banlieue des classes moyennes à une période où les valeurs des années 1950 ont été remises au goût du jour par le néo-conservatisme de Reagan. »

C’est cette critique, ainsi que l’humour absurde et le caractère crétin de ses voisins assez spéciaux qui a imprimé dans les mémoires américaines le film comme un objet de pop culture incontournable. Même si l’accueil de la critique fut glacial (le pire qu’il ait jamais eu selon Joe Dante, pourtant habitué aux foudres des critiques), le box-office fut très correct, et le film poursuit encore sa carrière sur internet, dans des forums de discussion et autres sites qui font vivre la légende. On peut pourtant comprendre pourquoi les distributeurs européens en général et français en particulier ne sortirent par le film à l’époque : malgré les noms ronflants, le sujet fut jugé tellement spécifiquement américain qu’ils pensèrent que le public n’accrocherait pas.

Oubli réparé avec cette somptueuse réédition de Carlotta, qui, dans sa version collector, propose : un livret collectif de 200 pages incluant 40 photos inédites et rarissimes et de nombreuses analyses fouillées, un entretien de 22 minutes avec Joe Dante qui revient sur le tournage, la copie de travail du film (un peu différente de la version cinéma), des scènes coupes et une fin alternative… Un superbe objet pour redécouvrir un film méconnu de la filmographie de l’immense Joe Dante.

The ‘Burbs
De Joe Dante
Avec Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher, Rick Ducommun, Corey Feldman.
Carlotta Films

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