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23 octobre 2021

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THE LAST DUEL ; un Ridley Scott intrigant

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Ridley Scott signe son grand retour et livre avec The Last Duel une œuvre surprenante et virtuose, qui se démarque sur bien des aspects des films qui ont composé sa filmographie jusqu’alors. Remarquable !


Ridley Scott. Un grand nom, un grand artiste.
Quarante-quatre ans après son premier film, « Les duellistes », et trois ans après le dernier, « Tout l’argent du monde » (cette fresque baroque magnifique à laquelle je consacrerai un jour un article), le réalisateur mythique, que j’affectionne beaucoup, aujourd’hui âgé de 83 ans n’a pas perdu de sa vitalité, comme si le temps n’avait pas d’emprise sur lui.

Ce biopic reprend les événements survenus en l’an 1386, racontant l’histoire du dernier duel judiciaire français, qui opposa le chevalier Jean de Carrouges à Jacques le Gris, ce dernier étant accusé d’avoir violé Marguerite de Thibouville, épouse de Jean de Carrouges. Je laisserai aux historiens et autres spécialistes le soin de décrypter la fidélité du traitement historique que propose le film, un détail qui, à titre personnel, ne m’apparaît pas comme essentiel à l’appréciation de l’œuvre, celle-ci parvenant avec brio à trouver son identité artistique bien au-delà des événements dont elle s’inspire.

On se doute bien que, le film traitant d’un viol, qui plus est au Moyen-âge, le thème du féminisme et la condition de la femme, sujets ô combien actuels (ce que le film n’hésite pas à nous rappeler par plusieurs clins-d ’œil, parfois subtils… et parfois moins), prennent ici une importance capitale. Bien que ce ne soit de loin pas la première fois que le réalisateur aborde le sujet, qui a toujours été sous-jacent dans sa filmographie, et, à mon avis, traité de façon plus subtile et intelligente que beaucoup d’autres auteurs se vantant de l’aborder (Lucilla dans « Gladiator », Ellen Ripley dans « Alien », Gail Harris dans « Tout l’argent du monde », évidemment les protagonistes de Thelma et Louise, qui donnent leur nom au film, et j’en passe), c’est cette fois-ci le thème principal du film.

En usant d’un habile découpage, qui sépare le métrage en trois parties distinctes, chacune racontant l’histoire à travers le regard d’un des trois personnages principaux, le film dresse le portrait de Marguerite de Carouges, prise en étau dans le conflit qui donne son nom au film et oppose son mari à celui qui l’a violée, conflit qui se réglera par un duel judiciaire. Dans les deux premières parties, la vérité selon Jean de Carrouges et selon Jacques le Gris se construit autour d’une série d’illusions et de mensonges, qui se verront détruits dans la troisième partie, présentant la vérité « vraie », soit les faits tels que Marguerite de Carrouges les a subi. On retrouve dans cette idée de découpage une considération intéressante sur la perception des points de vues, aisément associable à la question du viol.

La critique religieuse, thème cher à Ridley, qu’il aborda il y presque 30 ans déjà de façon virulente dans son 1492 (le clergé étant alors représenté comme immergé dans une lumière rouge, un feu presque infernal), avant d’en dresser un portrait peu racoleur dans « Kingdom of Heaven » pour finalement en faire un des axes principaux de Prometheus et sa suite, « Alien : Covenant », signe elle aussi son retour dans ce film. Comme on le sait, la notion du viol n’est (hélas) pas étrangère au milieu ecclésiastique, le problème ayant beaucoup fait parler de lui ces dernières années, il n’est pas anodin que l’œuvre fasse référence à l’impunité du clergé sur le sujet.

Un éventuel manque de subtilité dans le traitement du sujet signalé un peu plus haut n’enlèvera rien pour autant à son importance. En effet, le cinéma est un moyen de promotion comme un autre, capable de proposer et diffuser des valeurs, en bien comme en mal, et il est agréable de constater que des films comme celui-ci encouragent à des valeurs féministes et égalitaires, sans tomber pour autant dans la niaiserie et le pur manichéisme qui caractérisent bien des œuvres se disant féministes. La répartition de l’écriture des personnages du script par sexe (les personnages masculins écrits par des hommes, et les personnages féminins écrits par des femmes) n’y est probablement pas pour rien, et cette méthode originale et inédite que nous proposent Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener, scénaristes du film, a devant elle un avenir prometteur.

Non pas par manque de conviction personnelle, je ne ferai cependant pas de la question féministe l’axe principal de cet article, qui, sans aucun doute, se verra très étudiée par les autres journalistes et critiques/analystes qui s’intéresseront au film, et probablement plus en détail que je ne le saurai le faire (j’accorde à titre personnel plus d’importance à la mise en scène d’un film, sa créativité et expressivité artistique et son caractère qu’à son scénario), mais soulignerai simplement que sa façon intelligente de le traiter s’impose comme une bonne raison d’aller voir l’œuvre, en plus de ses nombreuses qualités techniques et artistiques, qui feront l’objet de la suite de cet article.

Là aurait pu craindre à l’annonce du projet une pâle recopie de son premier film, « Les Duellistes » (une fresque baroque, visuellement somptueuse, qui opposait Keith Carradine à Harvey Keitel), à laquelle on aurait ajouté l’aspect médiéval qu’il a déjà travaillé (sublimé ?) avec « Kingdom of Heaven », 13 ans auparavant, Ridley Scott parvient finalement à se démarquer de ses deux œuvres, préférant un traitement féministe et psychologique au style et dramatique et théâtral du premier, et se concentrera sur l’aspect intimiste et psychologique plutôt qu’au grandiose médiéval et guerrier du second. Ce n’est pas pour autant que l’on oubliera le chevaleresque du Moyen-âge, les scènes de combat proposant leur lot d’hémoglobine et leur intensité visuelle, ni l’intensité scénaristique de la rivalité qui oppose les deux personnages.

Esthétiquement, cette septième collaboration entre Ridley et son chef opérateur attitré, le grand Darius Wolski, porte à nouveau ses fruits, et nous fait attendre impatiemment la huitième, qui nous devrait nous être dévoilée en novembre (déjà) avec la sortie de « House of Gucci », toujours réalisé par l’infatigable Ridley Scott.

Bien des éclairages rappellent ceux d’Alien Covenant (ces nombreuses scènes de dialogue intimistes baignant dans une douce atmosphère chaude et ambrée, à la douce lueur d’un feu de bois, ne sont pas sans évoquer la fameuse discussion qu’avait David avec son homonyme Walter). On retrouve ici encore un abondant travail sur les ombres et les teintes, avec de nombreux jeux de lumière que l’on se plaira à admirer.

Cela va de soi, les plans larges et grandioses sont au rendez-vous, et l’œuvre sait parfaitement rendre hommage aux décors chevaleresques qu’elle occupe, en en soulignant l’aspect monumental. Les châteaux-forts sont nombreux, et très impressionnants, et un sens très précis du cadrage sait les mettre en valeur tout en les incluant dans l’action qu’ils abritent. Les paysages sont immersifs, merci à un important travail des textures, qu’on sentirait presque (les murs de pierre du château, les étoffes, les cliquetis des armures, le ruissellement de l’eau, et j’en passe, tout cela apporte au film une identité visuelle et sensorielle remarquable)

Les scènes de bataille, bien que légèrement brouillonnes dans les premières minutes du film (ce qui leur apporte cependant une certaine intensité dynamique), ne manquent pas d’hémoglobine et d’éclats métalliques, tout comme le duel final, magnifiquement chorégraphié et rythmé, ce qui permet de contraster avec l’ambiance retenue et emmurée de beaucoup de scènes de dialogues qui, bien que nombreuses, n’amènent pas pour autant à un sentiment d’ennui. Comme promis par Ridley Scott, les dynamiques sont impeccables, allant des chutes aux parades, mais aussi, et surtout, les dynamiques verbales, avec une grande utilisation des silences.

La maîtrise virtuose des éléments scénaristiques parvient à maintenir une intensité psychologique lorsque l’action n’est pas au rendez-vous, avec une grande diversité des thèmes et une progression constante de l’intrigue, se construisant par divergences et oppositions, entre les personnages comme entre les chapitres du film.

Les costumes sont aussi nombreux que magnifiques, et vont de pair avec des maquillages remarquables. La cicatrice qui hante la joue de Matt Damon en rend le visage intéressant, un détail que viennent compléter crasse médiévale et sueur pour un résultat intense et réaliste.

Un nombre surprenant de plans rapprochés fait oublier par moments le grandiose titanesque qui caractérisait jusqu’alors l’œil du réalisateur, mais permet en compensation de mettre pleinement en valeur le jeu remarquable de Matt Damon et Adam Driver (deux acteurs qui m’auront passablement ennuyé par le passé, mais qui, sous la direction experte de Ridley Scott, arrivent à une performance intense et mémorable, et parviennent à transmettre la violente altérité qui oppose leurs personnages respectifs). Harriet Walter, bien que discrète, livre ici une performance admirable, que vient bousculer celle de Jodie Comer, dont l’important travail sur les regards est à souligner.

Pour sa part, Harry Gregson-Williams retrouve Ridley Scott, après avoir collaboré avec lui à deux reprises sur « Kingdom of Heaven » et « The Martian ». Sans parvenir à proposer des thèmes aussi mémorables que ceux de « Kingdom of Heaven », qui, ajoutés à une remarquable sélection de musiques préexistantes, parvenaient à créer une immersion et authenticité musicale d’une qualité rare, le compositeur propose cette fois-ci une partition efficace, sachant accompagner l’histoire comme il se doit, mais sans réussir à la transcender (peut-être est-ce dû à l’esprit moins grandiose et baroque du film, qui impose une certaine restriction). On notera toutefois qu’il rend un hommage magnifique au potentiel expressif de l’orgue (que l’on associe trop souvent à l’esprit religieux pour en oublier les capacités purement musicales, pourtant phénoménales), et tire de l’instrument des passages somptueux, bien qu’extrêmement courts et toujours très discrets.

L’œuvre surprend également par son utilisation du son (un dialogue intimiste rythmé poétiquement par les crépitements du bois dans la cheminée me reste notamment en mémoire). Ajouté au grand travail sur les respirations et les voix, qui trouvent leur apogée dans la terrifiante scène du viol, extrêmement bien jouée et filmée, cette maîtrise technique suffit à marquer les esprits.

Que dire de plus ?!
Virtuose, intimiste, renfermée, psychologique, intense et magnifique, cette œuvre aussi riche que contrastée surprend aux premiers abords, et regorge d’inventions et de qualités, ce qui nous incite à souhaiter encore une longue carrière à cet auteur sacré qu’est Ridley Scott, qui, bravant les conditions de tournage rendues difficiles par la pandémie que l’on connaît tous, parvient à nous offrir du spectacle d’auteur comme lui-seul a le secret. Rendez-vous en salles !

Le dernier Duel
US, UK  – 2021 / Drame, Historique
De Ridley Scott
Avec Jodie Comer, Matt Damon, Ben Affleck, Adam Driver, Harriet Walter, Zeljko Ivanek, Alex Lawther, Nathaniel Parker, Clive Russell, Michael McElhatton 
Disney
13.10.2021 au cinéma

Loup-Gabriel Alloati
Loup-Gabriel Alloatihttps://www.senscritique.com/LG_Alloati
Jeune passionné (entre autres) d’arts visuels, de littérature, de musique et de philosophie, je vois à travers le septième art une opportunité fascinante de réunir tous ces domaines grandioses dans l’enceinte d’une même œuvre. Lorsque conscientisées et exploitées avec caractère et ambition par les artistes et techniciens qui le composent, la diversité et l’ampleur phénoménales du potentiel artistique créatif du cinéma ne cessent de m’impressionner.

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