Alors qu’en 2018, il devient de plus en plus difficile d’attendre ne serait-ce qu’une année avant d’obtenir les réponses aux questions que la fin d’une saison soulève, c’est 25 ans après le final magistral de 1991 que David Lynch se replonge dans les profondeurs abyssales de la Black Lodge. Avec Twin Peaks : The Return, quelques rares réponses sont livrées tandis que d’autres mystères, infiniment plus nombreux, font surfaces.


Comment parler de Twin Peaks ? Comment même définir Twin Peaks ? En partant de son titre peut-être : Twin Peaks. C’est un sommet, la pointe visible, minuscule, d’un iceberg d’inconscience aux proportions dantesques. Mieux encore : Twin Peaks, ce sont deux sommets jumeaux, deux Cooper, qui s’auto-érigent d’abord, avant de s’entre-détruire. Ces deux sommets, ce sont également les fins des deux dernières saisons, d’une intensité rarement atteinte.

Le titre en dit peu, mais paradoxalement, en dit beaucoup ; à l’image de la série qui, semblant souvent ne mener nulle part, conduit précisément le spectateur là où elle veut, vers le non-sens. On postulera alors l’existence de deux types de séries : toutes celles jamais produites d’un côté, et Twin Peaks de l’autre. Les premières ont en commun un même système de progression. Les personnages – quels qu’ils soient – mènent la quête d’un sens à laquelle le spectateur assiste et – indirectement – contribue. Cette quête, d’une manière ou d’une autre, trouvera son aboutissement au terme de la série. Twin Peaks se situe aux antipodes de cette pratique canonique. À la traditionnelle construction du sens, elle substitue sa déconstruction. Les premiers épisodes de la série, sous couvert d’une banale enquête policière, à la limite du kitsch, constituent les instants les plus sensés, les plus intègres, les plus cohérents de Twin Peaks, avant que la série ne plonge dans un long processus de négation d’elle-même, sur près de 50 épisodes. La perte de sens, jusqu’à son absence totale ; c’est là précisément la raison d’être de Twin Peaks.

Si les deux premières saisons confrontent des personnages encore intègres à un monde dont le sens se fait toujours plus absent, la troisième pénètre pleinement ses protagonistes, les ouvre au spectateur pour lui montrer leur indéfectible vacuité. Lorsque la négation du monde rencontre la négation de ses habitants, que reste-t-il à figurer si ce n’est Twin Peaks, une ville inexistante, peuplée d’êtres inexistants, mais aussi une série dont la seule fin n’est autre que son propre anéantissement.

Il est impossible de parler de Twin Peaks comme de n’importe quel autre matériau cinématographique. Impossible, ou plutôt inutile, de s’intéresser aux caractéristiques habituelles des autres productions. La seule que je mentionnerai ici aussi étrange que cela puisse paraître : la pochette Blu-Ray de cette troisième saison. Le sol de la Black Lodge en arrière-plan, les deux versions de Cooper à l’avant, fondues en un seul individu, qui se divise à l’ouverture du boîtier. Ainsi, la destruction inhérente à la série précède même son visionnage et transcende la matérialité cinématographique, impliquant d’emblée le spectateur et son univers tangible dans la folle machine d’annihilation de tout qu’est Twin Peaks.

Twin Peaks, quatre paragraphes pour ne plus ou moins rien dire. Parce que Twin Peaks n’est pas une série qui se raconte, pas plus qu’elle ne se comprend. Non, Twin Peaks – et plus que jamais dans sa troisième saison – confronte le cinéma à lui-même, pour son anéantissement, et à plus forte raison confronte l’homme à lui-même, toujours pour son anéantissement. Twin Peaks, c’est tout et son contraire, mais Twin Peaks, ce n’est pas rien.

Twin Peaks – Saison 3 : The Return
Créée par David Lynch
Avec Kyle MacLachlan, Robert Forster, Dana Ashbrook, Miguel Ferrer et Laura Dern
Rainbow

« Twin Peaks - Saison 3" : Adieu au sens
5.0Note Finale