Conférence donnée en partenariat avec The Modern School of Film, Chuck Palahniuk était l’un des invités de cette première édition européenne du CCXP. En compagnie de Robert Milazzo, l’auteur était présent pour nous parler de son livre, qui fut à l’origine du film réalisé par David Fincher en 1999.


L’année 1999 fut une année plus que marquante pour le cinéma américain : « The Matrix », « American Beauty », « Eyes Wide Shut », « Sixième Sens », « Magnolia », « Fight Club », et tant d’autres… Tous ces films ont en commun d’avoir repoussé les limites d’une manière ou d’une autre, que cela soit au niveau des effets spéciaux, des mœurs sociales, de la violence ou de la nudité montrée à l’écran, du mode de narration. La fin des années 90 et le début des années 2000 fut une époque en mouvance, pleine de changements considérables, de prises de conscience sociales et d’une certaine désillusion. Aux États-Unis, les années 1970 furent des années d’expérimentation et d’effondrement des cadres sociaux tant mis en valeur dans les années 50 et 60, les années 1980 étaient reluisantes en apparence (mais attention à ne pas gratter le vernis) et les années 1990 correspondent à l’instant où beaucoup réalisèrent que les rêves tant vendus dans la décennie précédente (« Aie des bonnes notes ! Va à l’université ! Tu auras un travail et tu pourras t’acheter plein de choses et être heureux ! ») n’étaient que de l’esbroufe, que des belles paroles pour faire croire que la société était en or, alors qu’elle n’en avait que la couleur. Dans un tel contexte, rien d’étonnant à ce que Chuck Palahniuk ait écrit le roman « Fight Club », exemple parfait d’une histoire irrévérencieuse qui crache sur les exubérantes couleurs des années 80.

Palahniuk commence par nous confier qu’il adorait les films des années 1970 car il les trouvait innovateurs et audacieux, et que son admiration pour le cinéma s’estompa quelque peu dans les années 80 et au début des années 90. En effet, là où il trouvait que les réalisateurs des années 70 n’avait pas peur de ne pas être aimés, il eut soudain l’impression que les studios n’en avaient qu’après l’argent, et qu’ils faisaient tout pour plaire à tout le monde, quitte à (selon ses mots) manipuler émotionnellement le public en leur offrant des fins trop larmoyantes à son goût. À nouveau, rien d’étonnant à ce que le film qui le réconcilia avec le cinéma fut « Seven » (David Fincher, 1997). Il accepta donc sans problème lorsqu’on lui proposa de voir son roman adapté à l’écran, surtout que le film allait être justement réalisé par le réalisateur à qui il devait sa réconciliation avec le cinéma. Concernant le film, il nous confie quelque chose de plutôt étonnant et très inhabituel lorsque l’on parle d’adaptations de livres : il aima tout de suite le film lorsqu’il le découvrit, mais fut quelque peu déçu et ce, pour une raison plus qu’inattendu. Il fut déçu que Fincher n’ait pas pris plus de libertés ! En effet, il nous livre alors qu’il était tellement habitué au matériel de base, au matériel qu’il avait lui-même écrit, qu’il le connaissait par cœur, et que voir le film ne lui semblait être qu’une autre manière de voir exactement ce qu’il avait écrit. Fincher a donc réussi, au plus grand désarroi de Palahniuk, mais au plus grand plaisir du public, à faire ce que très peu ont réussi : une adaptation fidèle et bonne, alliant ainsi le médium extraordinaire qu’est le cinéma et le vecteur fabuleux d’émotions et de réflexions que sont les livres.

Comme déjà dit auparavant, les années 90 furent une période de désillusion, et l’auteur américain nous raconte comment l’idée d’une telle histoire lui est venue en tête : au début de leur trentaine, lui et ses amis n’étaient pas loin du personnage d’Edward Norton dans le film. Tristes, gris, enchaînés à des boulots qui ne semblaient avoir aucun sens. Pourquoi continuer à travailler ? Pour pouvoir continuer à vivre ? Et pourquoi continuer à vivre ? Pour pouvoir continuer à travailler ? Palahniuk était alors un journaliste au chômage qui commençait peu à peu à réaliser que la vie avait beaucoup plus de sens au-delà des considérations sociétales et matérielles. Lui et ses amis avaient l’habitude de se réunir autour du catalogue IKEA et de rêver à leur vie future et merveilleuse, à leur appartement d’adultes pleins de beaux meubles scandinaves. Tels des enfants qui rêvaient avec exaltations à ce que le Père Noël allait leur apporter, Palahniuk et ses amis fantasmaient sur une vie dont la valeur serait jugée par des possessions matérielles, et il eut une pensée qui l’amena peu à peu à son histoire maintenant si connue : « C’est ÇA ma conception d’être adulte ? Avoir des meubles IKEA ? »

C’est pour cela qu’il se défend lorsque les gens disent que son point de vue est complètement anti-société et anti-consommation ; il les reprend souvent en disant qu’il n’est pas anti-société (il vit dedans, il ne le pourrait pas), mais que c’est plutôt la misère que lui et ses amis ressentaient personnellement qui l’a amené à comprendre qu’il était vain de rechercher le bonheur dans des choses si superficielles qu’un bel intérieur. Dans « Fight Club », il ne s’en prenait pas à la société, mais plutôt à lui et ses amis, qui pensaient que le summum d’une vie réussie était de posséder toutes ces choses qui le faisaient rêver. « Que c’est triste, si je pense qu’avoir des meubles, c’est être adulte, je n’ai aucune idée de ce que c’est de l’être. » pensa-t-il à l’époque. Alors il écrivit un livre, et ce livre fut si apprécié qu’il fut porté à l’écran et les gens commencèrent eux aussi à réaliser des choses. Il nous raconte comment, suite à la sortie du film, beaucoup de personnes autour de lui quittaient leurs jobs déplaisants, changeaient de vie, tentaient d’être heureux par d’autres moyens. Ce qui pose alors une question très intéressante : les gens changeaient-ils grâce à « Fight Club » ou « Fight Club » n’était-il pas que le produit d’une époque où les gens commençaient à changer ? Éternelle question que de savoir si l’art influence le public, ou si l’art prend un chemin que seul le public sait lui indiquer. Il s’agit sûrement d’un mélange des deux, et ce qui est sûr, c’est que même après 20 ans, « Fight Club » est une histoire plus que surprenante, qui puise sa profondeur dans une époque d’extrêmes changements. Le passage à l’an 2000 n’a pas fait disjoncter l’humanité comme on le pensait, mais les années 90 ont, elles, chamboulé un tas de choses sur leur passage, dont, évidemment, le cinéma.