Cosmos D’Andrzej Żuławski

L’immense réalisateur polonais Andrzej Żuławski (« L’important c’est d’aimer », « Possession », « La Fidélité »…), auteur majeur du cinéma contemporain, revient à la réalisation après 15 ans d’absence pour « Cosmos », qui restera le point final (Żuławski étant décédé au début de l’année) d’une filmographie riche et essentielle.


« Cosmos » est l’adaptation du dernier roman de l’écrivain polonais Witold Gombrowicz, auteur réputé inadaptable, et peut-être bien à raison. Mais c’était sans compter sur l’excentricité de Żuławski, formidable créateur d’image et colporteur d’une liberté créatrice trop rare dans le cinéma français. Le film, donc, nous fait rentrer sèchement dans son univers par le biais de Witold (Jonathan Genet), déclamant une littérature hasardeuse sur un chemin de forêt. Le personnage, un écrivain habité, se dirige en fait vers une maison de campagne pour y passer quelques jours, rapidement rejoint par Fuchs (Johan Libéreau), un mannequin parisien fuyant son travail. La maison, qui sera le théâtre de toute la première partie du film, est également habitée par les propriétaires Léon et Madame Woytis (interprétés par Balmer et Azéma), leur fille Léna et son mari Lucien, ainsi que Catherette, la bonne. En arrivant, Witold découvre un moineau pendu à un fil bleu, qui sera le point de départ d’une enquête improbable menée par le duo Fuchs-Witold. « Cosmos » est, de toute évidence, un voyage surréaliste où l’urgence de l’intrigue dispute une bienveillance fertile et généreuse. Que ce soit Witold hurlant les phrases du roman qu’il rédige comme des saillies visionnaires, Léon et son langage confus et difforme ou Catherette, quasi muette, chaque personnage du film semble parler un langage différent. Dans la maison naît donc un sentiment d’empêchement et d’incommunicabilité opposé à une tension à la fois affective et méfiante, où chacun s’éprend de l’autre, l’épie, l’étudie.

Cosmos D’Andrzej Żuławski

Le cœur du film se situe également dans les nombreuses scènes de repas, déjantées et imprévisibles, qui ne sont pas sans rappeler les derniers films de Luis Buñuel, figure absolue du surréalisme au cinéma. Difficile dès lors de définir « Cosmos » comme une allégorie d’un milieu petit-bourgeois ou un délire bariolé qui verse allégrement dans la comédie absurde (et le film est très souvent hilarant). Żuławski mélange probablement les deux mais, surtout, s’amuse et joue avec son film en y insérant un millier d’images sublimes ou fiévreuses qui ne manquent jamais d’orienter le spectateur vers de nouvelles visions. Le film ne laisse jamais le temps de souffler et sa mise en scène (d’ailleurs récompensée à Locarno 2015) nous emporte, avec une certaine urgence, dans un flux continu qui voit se collisionner les couleurs du décor, l’excentricité des personnages et les références personnelles du réalisateur. Qui d’autre que Żuławski aurait pu nous montrer des haches, des limaces, six personnes ramassant des petits dans une cuisine, un homme déguisé en Tintin, une bonne à la lèvre déformée, un crapaud et son rail de travelling dans le même film ? Personne et c’est cette effervescence qui donne au long-métrage la consistance d’un rêve éveillé dont on n’a plus jamais envie de sortir. Évidemment, « Cosmos » peut déconcerter quiconque aime chercher un sens précis à ce qu’il voit et son outrance toujours amplifiée risque d’agacer certains spectateurs mais la richesse du voyage qui nous est proposé ne peut que ravir celui qui choisit de se laisser guider par la folie de Żuławski.

Devant l’extravagance de Cosmos, impossible aussi de ne pas penser aux derniers films fantasques d’Alain Resnais (« Les Herbes Folles », « Aimer, boire et chanter »…) ou à l’utilisation ludique que Godard fait de la 3D dans « L’Adieu au langage » et, finalement, l’âge de ces réalisateurs nous fait nous demander s’il ne faut pas toute une œuvre et une vie entière pour oser se remettre à jouer.

Attention, le film n’est visible en Romandie qu’aux Cinémas du Grütli à Genève.

Cosmos D’Andrzej Żuławski

Cosmos
D’Andrzej Żuławski
Avec Jonathan Genet, Jean-François Balmer, Sabine Azéma
Cinémathèque Suisse
Sortie le 08/06

"Cosmos", l’ultime folie de Żuławski
4.5Note Finale