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Costa Brava, Lebanon : un récit d’une grande ampleur émotionnelle

Loup-Gabriel Alloati
Loup-Gabriel Alloatihttps://www.senscritique.com/L-G-Alloati
Jeune passionné (entre autres) de cinéma, j'en admire et apprécie le potentiel créatif exceptionnel.

Que faire lorsqu’on a fui un mal, mais qu’il nous rattrape un jour ? Que faire lorsque les puissants mentent ? Que faire lorsque les vagues de déchets atteignent même les collines ? Que faire lorsque l’un veut lutter, mais l’autre, non ? Comment maintenir une famille prise dans un tel étau ?!


Le traitement des déchets au Liban est un sérieux problème qui sévit depuis plusieurs années déjà. Les décharges trop peu nombreuses et pas plus efficaces, incapables de traiter et même de recueillir l’entier des détritus produits. Le recyclage est inexistant. Les ordures finissent simplement enfouies lorsqu’elles ne sont tout simplement pas entassées dans la nature, ou brûlées. La qualité de l’air y est médiocre, les produits toxiques abondent, les sols sont pollués, tous ces phénomènes faisant alors encourir de grands dangers à la population environnante comme le rappelle ce tristement célèbre rapport des droits humains. 

The Health Risks of Burning Waste in Lebanon | HRW, « “As If You’re Inhaling Your Death” | The Health Risks of Burning Waste in Lebanon », Human Rights Watch (Human Rights Watch | Defending Human Rights Worldwide (hrw.org),‎ publié le 1er décembre 2017, consulté le 31 janvier 2022)

Le problème, surnommé la « crise des déchets », est un thème tenant très à cœur à la jeune réalisatrice Mounia Akl. Cinq années après le poignant Submarine, (court-métrage de 2016 disponible sur Vimeo), qui l’abordait déjà, elle en fera le sujet de son nouveau film, Costa Brava, Lebanon, dont la simple provenance incite au détour, le cinéma libanais ne courant pas les rues.

Le métrage raconte l’histoire de la famille Badri, qui a fui la pollution de la ville de Beyrouth pour s’isoler sur les collines, dans un milieu plus calme et pur, mais la pollution finira cependant par les rattraper lorsque débutera la construction d’une décharge dite écologique à côté de leur habitat. 

La plaidoirie humanitaire dont il est question se voit soutenue par une grande maîtrise cinématographique, notamment l’adoption une mise en scène réaliste, qui permet la saisie de toute l’ampleur humanitaire dramatique du problème, loin des discours politiques informels et des chiffres. L’émotion est un moyen d’expression légitime lorsque la cause qu’elle dessert se vaut d’être défendue. L’autrice emploie la famille Badri comme symbole d’une population tourmentée, en quête d’une paix inatteignable, espérant voir un jour la fin d’un problème qui semble pourtant sans fin, alimenté par la malhonnêteté politique et la corruption. La famille est prise comme symbole d’une population à bout, prise en étau dans un système lacunaire et dévastateur, épuisée et dégoûtée par la fourberie et le mensonge politique qui les assaille.

L’autrice développe l’identité de chacun des membres de la famille, dévoile les liens qui les unissent, ceux qui les opposent ; une structure familiale qui se verra durement éprouvée par les évènements. Car même si sa résonnance est politique, la portée familiale est centrale et prend au sein du métrage une place centrale. Les liens tissés s’étirent, se déchirent et se rompent même parfois. Les caractères individuels s’affirment, se confirment et s’entrechoquent violemment ; les disputes éclateront dans des scènes qu’on qualifierait peut-être parfois de « film à oscar » (sans que ce soit là nécessairement péjoratif), forme de rébellion émotionnelle, d’expression d’un épuisement personnel trop longtemps contenu qui fait surface au sommet de la montagne de déchets.

D’un point de vue esthétique, on notera un magnifique plan-séquence sur l’eau légèrement oscillante d’une piscine sur laquelle flottent quelques feuilles mortes, bercées poétiquement par le mouvement aquatique.

L’horreur du problème des déchets se voit également desservie par un travail notable sur les textures, la saleté des ordures, les matières sèches et poudreuses ou humides et visqueuses, le bruit étouffé ou au contraire inondé des déchets que l’on jette. Les combustions apparaissent comme infernales, flammes dantesques sous l’emprise desquelles le plastique se tord et se morfond, la matière se distord et se liquéfie, donnant naissance à une étouffante fumée noire, ce processus quasiment biologique se voyant accompagné d’une musique lyrique chantante légèrement dissonante et fiévreuse. Cette atmosphère toxique contamine la maison familiale par l’usage de teintes grisâtres dans la mise en scène, ainsi que des atmosphères lourdes et étouffantes, péniblement appuyées par de longs silences opprimants.

La nature est régulièrement opposée aux ordures ; le vert d’un arbre sur lequel est déversé un amas de déchets multicolores difformes, le bleu de l’eau que vient salir la poussière ambiante. Parfois, les ordure abîment et affectent tout simplement la nature. L’herbe se jaunit, les feuilles se ternissent, la terre s’assèche ; la nature se meurt. Les paysages autrefois magnifiques prennent des allures d’enfer de saleté et de dépravation. Voilà à quoi ressemble la décharge « écologique » promise par le président.

Le masque à oxygène devient nécessaire à l’extérieur, l’air étant irrespirable, et à ce sujet, le film ne manque pas de rappeler la désagréable similitude entre le masque à oxygène de la grand-mère et le masque de protection anti-pollution de sa petite fille, un symbole qui parle de lui-même et suffit à confirmer le dramatisme de la situation.

Cette œuvre libanaise ne se réduit ainsi pas uniquement au problème humanitaire qu’elle a pour intention de faire connaître, mais développe avec une grande maîtrise narrative et technique un récit d’une grande ampleur émotionnelle qui saura émouvoir les amateurs de drames familiaux.  

Costa Brava, Lebanon
ESP – FR – LIB – SUD – NORV – 2021 – 1h41 min – Comédie, Drame
Réalisatrice: Mounia Akl
Casting: Nadine Labaki, Sale Bakri, Yumna Marwan
Nadia Charbel
Trigon-film
02.02.2022 au cinéma

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