Coup de torchon : une violence inattendue

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Loup-Gabriel Alloati
Loup-Gabriel Alloatihttps://www.senscritique.com/LG_Alloati
Jeune passionné (entre autres) d’arts visuels, de littérature, de musique et de philosophie, je vois à travers le septième art une opportunité fascinante de réunir tous ces domaines grandioses dans l’enceinte d’une même œuvre. Lorsque conscientisées et exploitées avec caractère et ambition par les artistes et techniciens qui le composent, la diversité et l’ampleur phénoménales du potentiel artistique créatif du cinéma ne cessent de m’impressionner.

« Coup de torchon » fait partie de ces films étranges et intrigants qu’on saurait difficilement définir. Les multiples facettes qui le composent s’opposent et s’entremêlent pour former une œuvre sinueuse et étrange ; à revoir… ou à découvrir !


En 1938, en Afrique coloniale, le shérif d’un petit village, dont il est la risée, décide un jour de s’ériger en justicier divin pour punir les pécheurs de ce monde injuste, à la suite d’une ultime humiliation de la part de son supérieur. Ainsi se présente l’intrigue de Coup de torchon, film du regretté Bertrand Tavernier (1941-2021) sorti en 1981 et adapté du roman 1975 âmes, de Jim Thompson.

La violence meurtrière surgit de cet enfer joyeux et ensoleillé de façon « insolite », «inattendue » et « bizarre » . Personne n’aurait pu croire qu’un personnage aussi passif puisse de n’importe quelle façon causer le moindre des troubles à ce monde dont il remarque et subit l’injustice, et encore moins qu’il s’érige en justicier meurtrier (!) (à placer donc en contraste avec la révolte du fameux « Joker » du film de Todd Phillipps, beaucoup plus spectaculaire et moins subtile et complexe que dans le film de Tavernier). Et pourtant, la violence est bien là. Sous-jacente, non revendiquée, mais les corps, eux, sont bel et bien visibles. Le protagoniste se révélera également manipulateur insoupçonné, parvenant par d’habiles stratagèmes à placer la faute sur son collègue.

On retiendra tout d’abord du film un Philippe Noiret remarquable, qui incarne avec le talent qu’on lui connaît le protagoniste de cette histoire. Totalement convaincant en personnage passif, buveur de ratafia, en shérif ridicule comme en mari trompé ; véritable nounours battu du village. Persécuté de tous, aussi bien en tant que policier qu’en tant que mari. Indécis extrême, « J’dis pas qu’t’as tort, mais j’dis pas qu’t’as raison non plus » lui fera office de ligne directrice durant toute la première partie du film.

Mais il apparaît tout aussi convaincant en « Ange exterminateur » de ces contrées africaines. (et on y verra là tout le talent de l’acteur). On ne distinguera aucune forme de jouissance sur le visage du meurtrier accablé, qui restera de marbre, impassible, agissant par devoir, l’ordre lui étant, selon ses dires, venu directement de Dieu, un style que confirme également l’effet « réaliste » et épuré de la mise en scène des passages en question.

La réflexion à suivre, que l’on doit au réalisateur lui-même, donne une tout autre perspective au film, allant jusqu’à le placer dans le registre de la réflexion (et reconstitution ?) historique. « Il est corrompu, mais en même temps, il souffre de ça, il l’est devenu parce qu’il s’est aperçu qu’il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait, il s’est aperçu que la loi, il ne pouvait pas l’appliquer, que d’une certaine manière elle était faite pour ne pas être appliquée » . On peut ainsi faire assez aisément le lien avec le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline dans cette peinture cynique de l’Afrique coloniale, le roman étant justement présent dans les sources d’inspiration officielles du réalisateur .

La musique, que l’on doit à l’oreille experte de Philippe Sarde (dont c’est là la quatrième collaboration avec Tavernier, à laquelle s’ajouteront quatre autres par la suite), qui livre ici une partition à l’orchestration unique, nous immerge avec intelligence dans l’univers tourmenté du protagoniste de par les contrastes qui opposent son incroyable lyrisme jazzy et oriental, et par moments méditatif, à un style plus dissonant et expérimental, et les timbres chaleureux opposés aux sons plus froids et secs. Entre calme et violence, la musique traduit en même temps qu’elle crée ce sentiment d’inconstance imprévisible et de calme étrange et poétique opposé à une violence percussive et cuivrée qui caractérise la musique du film. On notera également dans un des thèmes ces basses de piano aussi menaçantes que superbes en fond sonore que vient compléter une orchestration sinueuse.

Malgré la gravité des thèmes qu’aborde le film, on ne devra pas oublier pour autant l’humour noir, très présent dans le long-métrage qui s’exprime tantôt par le désabusement et la passiveté de Lucien Cordier, tantôt par l’absurde de certains dialogues (« Et finalement, j’ai pris une décision. C’est que je savais foutre pas ce que je pouvais bien faire » restera mon préféré) ou situations, humour que l’on retrouvera d’ailleurs dans plusieurs des thèmes musicaux (répétitions de notes sèches et rapides, presque scéniques et contrastes très brusques et marqués).

Coup de torchon fait ainsi partie de ces œuvres expérimentales à voir dans une vie, ces grands films visuellement magnifiques, délicieusement absurdes et travaillant une ambiance étrangement poisseuse ; bref, le genre d’œuvres qu’on ne peut qu’admirer (!)

Coup de torchon
France – 1981 – 124 minutes
Réalisateur : Bertrand Tavernier
Avec Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, Stéphane Audran,
Eddy Mitchell…
Sociétés de production : Les Films de la Tour – Films A2 – Little Bear

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