Redécouvrir son passé, remanier les ficelles de son présent, partir à la découverte d’une nouvelle part de soi : voilà ce à travers quoi va passer Mathieu, parisien dans la trentaine, père divorcé, écrivain à ses heures perdues, qui va s’embarquer dans un voyage émotionnel et historique. Car c’est bien l’histoire de sa vie entière qui bascule lorsqu’il apprend, un matin comme un autre, qu’il n’est pas né d’une histoire d’un soir comme il le croyait jusqu’alors, mais qu’il a bien un père de l’autre côté de l’océan, au Canada, et même des frères. Surprise, voilà que le vendeur de croquettes pour chien a toute une famille qu’il ne connaît pas, et qui ne le connaît pas non plus. Surprise encore lorsqu’on que ce nouveau père vient en fait de décéder et que l’enterrement se déroule dans les jours à venir, sans le corps, qui est resté introuvable après sa chute dans le « Lac », celui des dimanches à la pêche en famille qui n’a pas besoin d’un nom.

Le fils de jean

Le scénario juste et sans pathos inutile ou redondant s’inspire du roman Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de l’écrivain français Jean-Paul Dubois. Après quelques modifications et choix scénaristiques, on y retrouve le personnage principal masculin qui se redécouvre au travers d’un voyage autant physique que psychologique, à la recherche lui-même, en pleine enquête sur ses racines paternelles. Philipe Lioret a déjà proposé nombre de films qui s’intéressent aux questions d’origines, de construction et de perturbation de l’identité. Avec Je vais bien ne t’en fais pas en 2006, le réalisateur français montrait déjà des gens simples, avec des vies qui existent, et pas des « vies de cinéma ». Tous deux sont des films sur la recherche d’un proche, sur les conséquences de la perte d’un être aimé sur ceux qui restent, sur la volonté de remanier le passé pour faire autrement.

Dans une approche tout sauf voyeuriste qui ne tombe pas dans un mauvais suspense ni dans une volonté morbide de retrouver le macchabée, on se questionne plutôt sur les raisons de cette recherche, sur les motivations de chacun à faire ce qu’il fait de manière plus générale. De plus, on évite le côté thriller ou mélodramatique dans lequel il aurait été facile de glisser. Par la durée des plans, la manière de filmer les visages et de les construire les uns après les autres, Lioret réussit le pari de transmettre l’émotion sans la théâtralité et l’exagération qui l’accompagnent trop souvent. La beauté des paysages fait aussi mouche, les plaines du Canada semblent propices au questionnement de soi et à l’exploration du passé, aussi secret et pénible soit-il.

L’acteur principal Pierre Deladonchamps – qu’on retrouve avec plaisir après L’Inconnu du Lac (2013) – a vraiment quelque(s) chose(s) dans le regard, une manière de dire avec les yeux, de laisser aussi au spectateur le choix et l’imagination, sans nous mâcher le travail à travers des mots évidents. On apprécie aussi les imprévus dans les réactions des personnages, qui se laissent deviner au fur et à mesure du film, tracent des caractères complexes et, de fait, sont rendus très réels et rendent l’identification et l’empathie faciles et agréables. On compatit solidement avec ces personnages qui traversent le moment si humain et terrestre qu’est la mort.

On regrette presque le scénario si bien ficelé, dans la mesure où on se serait parfois attendu à plus de surprises ; Mathieu garde une attitude très neutre, (trop ?) sage et réfléchie, il semble vivre le deuil et la redécouverte de ses racines paternelles en suivant un chemin tout tracé. On apprécie l’absence de pathos kitsch, certes, mais un peu de rage, d’ardeur ou d’émoi auraient malgré tout été bienvenus. Une petite déception aussi sur le dénouement de la fin, mais qui, après réflexion, s’avère juste et en accord avec le reste du film, et qui permet de rester, jusqu’à la toute fin, dans la pudeur, la sensibilité mesurée.

  • Le Fils de Jean
  • Philipe Lioret
  • Avec: Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand, Catherine de Léan,
  • LE PACTE
"Le Fils de Jean" en DVD
3.5Note Finale