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« Furie » est depuis peu disponible en version remasterisée chez Carlotta. On peut ainsi ré-évaluer à sa juste valeur cette oeuvre charnière du digne descendant d’Hitchcock, longtemps mise de côté, mais pourtant précieuse par sa maestra visuelle et par l’aperçu qu’il offre sur le futur style reconnaissable du cinéaste culte que deviendra rapidement De Palma


C’est après le succès de « Carrie au Bal du Diable » que Brian De Palma s’attaque à « Furie ». Les pouvoirs télékinésiques et télépathiques ne le passionnent pas vraiment, mais il voit en eux une source visuelle efficace, capable de créer des images cinématographiques fortes et marquantes. Laissant ainsi de côté son projet trop onéreux d’adaptation de « L’Homme Démoli », roman futuriste décrivant l’éradication du crime grâce à la télépathie, il accepte de mettre en image « Furie », un scénario jugé proche de « Carrie au Bal du Diable » par son producteur Frank Yablans, qui lui offre par là même son premier film de studio.

Kirk Douglas y incarne Peter Sandza, un ex-agent de la CIA, qui veut à tout prix retrouver son fils Robin, disparu lors d’une attaque terroriste. En vérité kidnappé par une agence secrète, ce dernier subit les multiples expérimentations menées par Ben Childress (John Cassavetes), dont le but avoué est de créer des sur-hommes aux pouvoirs psychiques inégalables et à la solde du gouvernement. En chemin, Peter Sandza va rencontrer Gillian Bellaver, une jeune fille aux pouvoirs en plein éveil, avec qui Robin va créer une connexion extra-sensorielle.

Gillian dépassée par l'ampleur de ses pouvoirs.

Gillian Bellaver (Amy Irving) dépassée par l’ampleur de ses pouvoirs.

Malgré plusieurs ramifications narratives, le scénario de « Furie » est donc d’une simplicité évidente. De Palma y voit alors l’occasion parfaite d’en tirer un film essentiellement formel, donnant un maximum d’effet et de place à la mise en scène. Comme il en sera toujours le cas dans la suite de sa filmographie, chaque élément est savamment pensé, réglé et opéré : angle, cadre, coupe, vitesse de défilement, musique, etc., entièrement mis au service de l’efficacité de la scène et de l’immersion du spectateur. Ce qui est d’ailleurs déjà flagrant ici, c’est la toute-puissance de l’image chez De Palma. Même si on retrouve ce perfectionnisme, encore naissant, dans « Carrie au Bal du Diable », il est ici bien plus poussé, bien plus présent et évident. Cette forme va même jusqu’à prendre le pas sur le fond à plusieurs reprises et remodèle ainsi la narration, le scénario ne servant plus que de cadre à une série d’expérimentations visuelles millimétrées.

L’exemple le plus parlant de cette approche depalmienne dans « Furie » est l’incroyable scène où Gillian s’échappe de l’Institut Paragon, avec l’aide de Peter Sandza. La tension y est à son comble. Mais non pas la tension dramatique, car il ne s’agit au final que d’une évasion dont l’issue est déjà intuitivement connue, mais la tension visuelle. Chaque personnage est filmé au ralenti, mais chacun à sa propre vitesse de ralenti. Le montage est précis, sans plan superflu, guidant parfaitement le regard et les émotions du spectateur. Le jeu est expressif, clair et saisissant. Tout le son est coupé, si ce n’est pour la sublime et angoissante musique de John Williams qui donne le ton de toute la scène. On n’ose alors plus respirer. On ne sait pas vraiment si la finalité de cette évènement narratif aura vraiment de l’importance, mais on est totalement subjugué par la mise en scène. De Palma nous tient par les sens et par les émotions. Plus tard, nos épaules auront encore un peu de mal à se décrisper, du moins jusqu’au climax…

Ben Childress (John Cassavetes),

Ben Childress (John Cassavetes) récolte ce qu’il a semé.

« Furie » est ainsi d’abord un objet sensoriel, mais ne met pas pour autant l’aspect intellectuel de côté. On y retrouve, en effet, une certaine continuité thématique avec « Carrie au Bal du Diable », Gillian étant une nouvelle Carrie, aux prises avec ses pouvoirs, mais aussi avec une société qui veut cette fois-ci profiter d’elle au lieu de l’exclure. On assiste  également à la mise en place de plus en plus évidente de sujets essentiels dans la suite de la filmographie du cinéaste : manipulation étatique, pulsions, désirs, etc.

« Furie » est donc une étape majeure avant l’avénement de De Palma et de son cinéma, car il finit de cristalliser les bases du savoir-faire et du style depalmien, qui se déploieront de toute leur grandeur dans « Pulsions » et « Blow Out », seulement quelques années plus tard.

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The Fury (Furie)
De Brian De Palma
Avec Kirk Douglas, John Cassavetes et Amy Irving
118 min. – 1978
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