Quelque temps avant la sortie de « Belle et Sébastien 3 : Le dernier chapitre », nous avions eu le plaisir de rencontrer son réalisateur qu’est Clovis Cornillac. Metteur en scène, acteur et producteur, le lyonnais baigne dans la polyvalence depuis fort longtemps et c’est tout à son honneur. Il n’hésite pas à jongler entre le théâtre, le cinéma, et même les séries françaises. Cette fois-ci et face à notre caméra, il évoque ses souvenirs et expériences pour ce tournage qui a du chien.


Bonjour Clovis Cornillac, nous sommes ravis de vous rencontrer et nous souhaiterions d’emblée par savoir comment êtes-vous arrivé au sein du dernier chapitre de « Belle et Sébastien » ?
Le producteur Clément Miserez, actif depuis la toute première aventure de la trilogie, m’avait contacté en me proposant de réaliser le dernier opus. Quelque peu déstabilisé par sa proposition et ne voyant pas d’emblée le rapport entre ce film et ma personne, j’avais tout de même accepté de recevoir la première version du scénario. Mon scepticisme disparut très vite à la lecture des premières pages, car beaucoup d’images d’aventures nord-américaines me sont parvenues. Tel Jack London avec « Croc-Blanc » ou John Steinbeck en songeant à sa magnifique œuvre qu’est « Des souris et des hommes ». Ayant lu ces romans durant mon adolescence, certaines histoires m’avaient marqué grâce à leurs liens entre l’humain, l’animal et les grands espaces. Très vite, j’ai perçu la direction que j’avais envie de suivre. Celle d’un film épique où ces liens seraient employés à bon escient. Enthousiasmé par mon élan, la production a tout de suite accepté mes idées.

L’œuvre de Cécile Aubry a marqué plusieurs générations entre le feuilleton télévisé français et l’animation franco-japonaise. Que représentent-elles pour vous ?
Étant né un peu après les premières diffusions de la série française, j’avais plus regardé les rediffusions. À l’époque, très peu de chaînes télévisuelles existaient et c’est justement grâce à cela que cette série eu son succès fulgurant. Je dois toutefois avouer ne pas avoir été un fan du feuilleton, car en parallèle, il existait une autre série française qu’est « Les Brigades du Tigre » (l’acteur fut d’ailleurs choisi dans le rôle principal pour l’adaptation cinéma en 2006) qui me passionnait bien plus. Notamment grâce à l’intensité des investigations. Pour en revenir à « Belle et Sébastien » et sans avoir vu tous les épisodes, le feuilleton faisait partie de l’inconscient collectif de ma génération. J’ai découvert par la suite l’animation franco-japonaise. En revanche, je me souviens très bien que Mehdi El Glaoui (« Sébastien » dans les feuilletons) était une véritable star durant cette période. Les histoires étaient jolies et touchaient beaucoup les gens. Étonnamment, c’est en travaillant sur ce dernier opus que j’ai compris la force de toutes ces œuvres, tout comme l’engouement intergénérationnel.

Qu’avez-vous préféré, diriger le long-métrage ou votre performance comme comédien ?
Honnêtement, impossible pour moi de comparer. Depuis que j’ai eu la chance de réaliser mon premier long-métrage (« Un peu, beaucoup, aveuglément ») en 2014, je sais que l’entreprise peut être gigantesque. J’ai d’ailleurs vite remarqué que je peux être passionné par de tels projets. Quand on réalise un film, l’investissement est total et ce durant 1 année, voire plus. Ce qui ne signifie pas que les acteurs-trices ne mettent pas autant d’énergies, mais la différence se perçoit notamment entre 20 jours de présence sur un tournage, ou d’avoir son projet et où chaque mot et scène prennent un sens complet. Je ne pourrai pas réaliser un film dans lequel je jouerai simplement dedans. Je préfère que d’autres metteurs en scène me contactent avec une idée bien précise pour le personnage. Mais j’avoue, qu’il est plus pratique pour moi de jouer dans mes films lorsque les rôles s’y prêtent parce que je gagne du temps et que je peux plus m’occuper des autres.

Vous avez dit vous être inspiré de « La Nuit du Chasseur » de Charles Laughton et datant de 1956 pour la réalisation de « Belle et Sébastien ». Mais pourquoi avoir eu envie de faire ce lien à présent ?
Forcément, des long-métrages ont marqué notre vie. C’est aussi mon cas et c’est grâce à cela que j’en suis devenu passionné. D’ailleurs, très souvent, quand je fais un film, inconsciemment, je vais en faire un avec mes marques reconnaissables. Que se soit du côté de la presse, mais aussi du public. J’apprécie très souvent qu’on me le fasse remarquer, car cela prouve que les remaniements que je fais, se perçoivent et s’emploient de manière adéquate. Et oui, effectivement, dans le lot de ce qui m’est resté en tête, il y a ce chef-d’œuvre qu’est « La Nuit du Chasseur ». Je pense aussi que de telles références s’ancrent dans notre mémoire par rapport à la littérature. Car il est possible que je relate certains mots, ou paragraphes, de livres que j’ai lu, et ce, de manière instinctive. Toujours est-il que mes propos restent sincères, mais paradoxalement, je peux donc être un véritable recycleur doué de conscience.

« Belle » est un personnage à part entière dans le film, au même titre que le reste du casting. Comment avez-vous réussi à transmettre à l’écran les émotions du berger des Pyrénées ?
C’est avec l’aide précieuse d’Andrew Simpson (un dresseur réputé prenant toujours le temps d’être à l’écoute avec les animaux) que nous avons pu travailler avec les canidés. Notre étroite collaboration a porté ses fruits, car sans lui, je n’aurais pas réussi à tourner « Belle et Sébastien » comme je le voulais. C’est-à-dire afin que « Belle » soit un personnage à part entière, et non un à-côté. Tout, comme je désirais que le chien soit le plus interactif possible avec son environnement. Qu’il possède un bon sens de la compréhension et d’intelligence à tel point que les situations avec « Belle » soient crédibles en deviennent fascinantes aux yeux des spectateurs-trices. J’aspirais à ce que le public comprenne le rapport avec le chien pour ceux-celles qui n’en ont pas. Quant aux autres, ceux et celles qui en sont propriétaires, qu’ils s’identifient avec le sentiment de comprendre ce lien indéniable entre les deux. Ces complications à émettre durant l’histoire, Andrew Simpson les a très bien cernées et je l’en remercie une nouvelle fois. Nous avions travaillé 3 mois en amont et selon mes directives et intentions, Andrew en fit de son mieux. Le rendu final sur les plateaux a donc été formidable.

Vous avez utilisé beaucoup d’animaux durant le tournage, que se soit des mâles ou des chiots. Certaines scènes se sont-elles faites naturellement par les bergers des Pyrénées ?
Les maîtres-esses respectifs-ives des bergers des Pyrénées n’étaient jamais sur le tournage, sinon nous n’aurions pas pu respecter les délais. Les animaux nous étaient confiés et c’est Andrew qui s’en occupaient. D’ailleurs, une difficulté supplémentaire s’est rapidement présentée à nous puisque qu’Andrew parle l’anglais et que les chiens ont reçu leur éducation en français. Il fallait donc trouver un juste-milieu pour la compréhension. Mais aucun des chiens n’a effectué ce que nous voulions de manière spontanée. Par contre, de temps en temps et selon certaines dispositions, Andrew arrivait à faire de petites choses aux chiots. Lorsqu’on travaillait avec les jeunes bergers des Pyrénées, il fallait toujours prendre son temps, être patient et le plus silencieux possible. Mais à force de concentration et de compréhension envers les animaux, nous avons obtenu le contenu de l’histoire.

Du coup, était-ce plus compliqué de tourner avec les enfants ou les animaux ?
Impossible de comparer. C’est comme si je vous demandais quelle est votre préférence entre votre fils et votre chien. Avec un humain, nos attitudes sont beaucoup plus directes. Le comportement de Félix Bossuet (« Sébastien ») était formidable. J’avais envie de chercher des performances différentes en lui, tout en suivant la ligne de conduite que j’avais en tête. C’était agréable, car le jeune comédien est très talentueux et il se conformait volontiers aux recommandations qu’on lui transmettait. Mais encore une fois, on travaillait différemment avec les bergers des Pyrénées, car c’est un travail de patience et de manipulation. Pas malsaine, mais pour qu’ils lèvent une patte ou tournent leur tête selon notre fil rouge, l’effet fonctionne mieux lorsqu’on leur fait entendre un bruit de canard d’un jouet, que si l’on s’amuse à leur réciter du Shakespeare.

Vous avez utilisé plusieurs véhicules d’époque dans l’histoire. Certains sont même atypiques comme celui que votre personnage conduit. Comment avez-vous fait pour les trouver ?
Oui, effectivement, on a utilisé plusieurs véhicules de l’époque correspondante à l’histoire du film, soit en 1948. Pour une partie des scènes, j’avais besoin qu’ils soient emblématiques tout en les utilisant avec amusement. A l’exemple de la petite Citroën qui sert, à la base, à être conduite durant des moments heureux. D’ailleurs, la 4 CV utilisée pour la course-poursuite m’a fait beaucoup rire, car c’est une manière de rendre encore plus prononcé le décalage envers les personnages et la technologie. Et ainsi, de créer des moments jubilatoires avec des scènes inattendues. Pour le méchant, je cherchais un véritable monstre semblant affronter la neige. Un peu comme un véhicule autonome arrivant automatiquement lorsqu’on le siffle. Et surtout, qu’il puisse aller plus haut et plus vite par rapport à son époque. On voulait créer un monstre mécanique angoissant et très visuel. En amont, j’avais demandé aux équipes liées à ce genre de recherches, de trouver le half-track parfait.

Était-ce compliqué de le conduire ?
Ah oui ! Je déconseille même aux gens d’en acheter un pour aller dans la neige. Car il roule très difficilement. C’était aussi très compliqué de l’utiliser sur place. Mais c’est ce qui s’appelle la magie du cinéma en faisant croire à sa parfaite fonctionnalité.

Notre dernière question est en rapport avec un superbe duel sur une étendue glacée. De quelle manière avez-vous tourné cette séquence ?
C’était une des scènes les plus complexes à tourner. D’autant plus qu’en 2017, nous avions eu un radoucissement météorologique et manquions de neige. Plusieurs mois avant, nous avions repéré le lieu idéal grâce aux gens nous ayant confirmé le gel du lac à cette période. Mais nous avions vite déchanté, car l’étendue était touchée par un courant d’air trop chaud, rendant le gel impossible pour ce secteur. Au bout d’un moment, une certaine angoisse s’est créée, car nous peinions à trouver l’endroit. Mais la chance nous a finalement souri. Avec des mesures sécuritaires et en peu de temps, nous avions le lieu parfait et pu tourner les séquences indispensables à l’histoire. Et grâce au soutien collectif de notre équipe.

Interview réalisé par Adrienne Ruffieux, Laurent Billeter et Baka News Network

Belle et Sébastien 3
FR – 2017 – Adventure
Réalisateur: Clovis Cornillac
Acteur: Félix Bossuet, Clovis Cornillac, Tchéky Karyo
Pathé Films
14.02.2018 au cinéma