Interview : Cosimo Alemà, ZETA (2016)

L’un des événements qu’il ne fallait pas manquer au NIFFF 2016 se trouvait dans la section Films of the Third Kind. A cette occasion nous avons eu le plaisir de rencontrer et de nous entretenir un moment avec le réalisateur Cosimo Alemà, un des auteurs de la relève du cinéma de genre italien, qui dévoilait son film « Zeta » (Italie, 2016) en grande première internationale.


Il y a deux ans, vous étiez déjà invité au NIFFF pour présenter LA SANTA. Cette année, vous êtes de retour avec ZETA : un film bien différent…
Oui, c’est la deuxième fois que je suis présent au NIFFF et je suis très content ! Ce qui est intéressant, c’est qu’en seulement deux ans, je me suis présenté avec deux films très différents qui chacun ont été programmé dans la catégorie FILMS OF THE 3rd KIND. Aucun de mes deux films ne colle à ligne éditoriale fantastique, mais ils contiennent des éléments de genre très forts qui les rendent donc intéressants pour le festival. LA SANTA est un mélange de film noir et de western très méridional. ZETA est une comédie musicale, un film sur le rap italien avec cette touche néoréaliste typiquement transalpine !

Cosimo Alemà  : La_Santa

Cosimo Alemà : La Santa

Est-ce que « l’étiquette » du « 8 MILE italien » vous convient-elle pour présenter ZETA ?
NON… (rire) ! Je préfère le voir comme une version italienne moderne de LA BOUM. Sur plusieurs aspects, le film peut être vu que comme un « teen movie » parce qu’il a une « cible » très spécifique : les jeunes spectateurs. L’audience italienne était vraiment jeune : entre 13 et 20 ans ! 8 MILE raconte une histoire bien différente… ZETA dépeint une année de la vie d’un jeune adulte qui a ce rêve de percer dans le milieu de la musique.

Il peut être surprenant pour le public suisse de concevoir une scène rap italienne aussi variée et riche que celle présentée dans ZETA !
Lorsque nous avons développé le film, nous avons pensé qu’il allait être très « country specific » du fait que nous avions rassemblé tous les artistes les plus représentatifs de la scène rap italienne que vous ne pouvez pas connaître ici, à l’étranger. Beaucoup de scènes existent, car elles impliquent directement ces artistes, elles sont construites sur leurs personnalités. Le film nous permet de représenter de manière exhaustive toute la scène hip-hop italienne. Toutes les « typologies » du rap y sont donc représentées : des artistes hip-hop avec plus de 25 ans de carrière jusqu’à la nouvelle génération représentée par l’acteur principal de ZETA.

Cosimo Alemà, ZETA (2016)

Cosimo Alemà, ZETA (2016)

Vous avez une grande expérience des clips vidéo, qu’est-ce qui vous attire dans le rap ? Qu’a-t-il de cinématographique ?
Pendant plus de 20 ans, j’ai travaillé dans le milieu des « commercial » et « music promotion ». Je suis ensuite passé aux longs métrages avec deux productions de genre : un film d’horreur et un noir. Ça faisait depuis longtemps que j’avais envie de faire un film sur la musique. Les 15 dernières années, j’ai réalisé énormément de clips vidéo pour des artistes hip-hop et ai donc participé à la création de l’univers hip-hop italien. Le rap est intéressant, car c’est un « langage » qui se développe dans les banlieues, et c’est également valable pour l’Italie ! ZETA raconte exactement ça : une histoire de jeunes adultes qui vivent dans la banlieue romaine dans un environnement défavorisé. Le rap est une passion qui les fait sortir de ce milieu. C’est principalement cet aspect qui m’intéresse ! Aujourd’hui en Italie, les jeunes n’écoutent que du rap, il n’y a pas d’autre musique qui représente cette génération. Lorsque je tourne des clips, j’essaie à chaque fois de raconter un « extrait » de ce milieu d’où naît le besoin de communiquer au travers des paroles.

Lorsque l’on parle de banlieue, un titre vient immédiatement à l’esprit : LA HAINE de Mathieu Kassovitz ! Est-ce que vous connaissez ce film français ? Et si oui, qu’est-ce que vous en pensez ?
En Italie, il s’appelle L’ODIO ! C’est clairement une influence pour tous les réalisateurs de ma génération. C’est un film qui a 20 ans maintenant et c’est LA référence. C’est un film hip-hop « dans l’esprit », car il y a très peu de musique, mais son sujet reste encore aujourd’hui incroyablement d’actualité. C’est un film qui a beaucoup influencé mon travail et, je pense qu’il a influencé toute personne qui a traité du binome hip-hop/cinéma… c’est clairement un passage obligé !

Cosimo Alemà, ZETA (2016)

Cosimo Alemà, ZETA (2016)

Pouvez-vous nous parler du casting et plus particulièrement de votre interprète principal, Diego Germini, dont le personnage est en partie autobiographique ?
J’avais déjà écrit ZETA quand j’ai commencé à chercher un acteur principal, qui pour ce genre de film est plus difficile à trouver. Je cherchais un artiste musical capable de jouer et non le contraire. C’était plus intéressant d’avoir un artiste avec une personnalité déjà « formée ». Par hasard, ou peut-être pas, l’histoire de Diego et proche de celle du personnage et lorsqu’il a lu pour la première fois le scénario ça lui a donc fait un certain effet. Nous nous sommes fréquentés pendant presque un an ! Déjà en phase de financement du film, nous avons commencé à travailler sur les musiques en parallèle à la finalisation du scénario. Avec les scénaristes, nous nous sommes rendu compte qu’il était plus intéressant « d’amener » notre personnage vers l’acteur qui allait l’interpréter d’autant plus que Diego a un vécu et des traits personnels très intéressants dont le diabète qui conditionne sa vie.

Depuis l’année dernière, plusieurs productions de genre nationales rencontrent un succès public non-négligeable, ce qui ne se produisait plus depuis de nombreuses années ! L’industrie cinématographique italienne est-elle en train de changer ?
Je ne pense pas qu’il y ait un vrai changement ! La vérité est que ces films arrivent « à dialoguer » avec un public qui a eu de nombreuses désillusions pendant des années. C’est comme si le public jeune ne croyait plus qu’il était possible de faire des films de genre italiens comme les productions américaines et anglaises. Durant les deux dernières années, plusieurs projets ont réussi à trouver ce « dialogue » et ça a changé un peu la donne. C’est surtout le film LO CHIAMAVANO JEEG ROBOT qui a ouvert la voie et les gens se sont rendu compte qu’il y avait des films divertissants italiens. ZETA est le premier film musical italien au travers duquel les jeunes peuvent se reconnaître et c’est ça qui est le plus intéressant… mais je ne pense pas qu’il y ait un changement fondamental au niveau du public. Finalement, des cinéastes ont eu l’occasion, au travers de productions indépendantes, de réaliser des films qu’un certain type de public a su décoder et apprécier. Ce qui me fait le plus peur maintenant, c’est la réaction de l’industrie et une éventuelle production « industrielle » de films de genre…

Selon vous, pourquoi les films de genre sont-ils aussi appréciés ?
Je vais uniquement parler de l’Italie ! Durant les 15 dernières années, l’Italie a produit uniquement des comédies pour adultes, des histoires de quarantenaires et cinquantenaires en crise, ou des films « art house » qui ont un public « d’élite ». Le grand public s’habituait à ces comédies où il consumait du cinéma étranger. Nous avons une tradition de films de genre très forte, surtout dans les années 60, 70 jusqu’au milieu des années 80. Des productions de tous types : de la « série B » et également des films plus intéressants. Maintenant, il est à nouveau possible de faire des films de genre et le public jeune en a besoin, mais il a été habitué à des productions étrangères. Il y a donc cette possibilité avec une « implémentation » italienne.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet de remake d’une œuvre phare du poliziesco ?
J’essaye de réaliser un remake, qui est une opération très particulière ! C’est un film de 1974 qui s’appelle MILANO ODIA : LA POLICIA NON PUO SPARARE, il est sorti à l’étranger sous le titre d’ALMOST HUMAN. C’est un film d’un genre très spécifique, très italien, qui a eu du succès partout : en Italie, mais également à l’étranger. Dernièrement, ce film a été « réévalué » surtout au niveau du langage cinématographique, au niveau de son approche de la mise en scène qui est encore aujourd’hui très moderne. Sur certains autres aspects, c’est un peu un « B movie », très superficiel au niveau dramaturgique. Il y a clairement un travail de réécriture afin d’essayer d’améliorer ses défauts tout en réussissant à maintenir une « âme » similaire même si nous avons décidé d’ancrer son action dans notre présent… ça ne sera donc pas un film en costumes ! C’est un travail très intéressant, nous essayons de rester fidèles à certains aspects du film original et d’un autre côté, de réaliser une œuvre moderne compétitive avec d’autres productions italiennes actuelles comme la série GOMORRA… et c’est un sacré challenge !