L’approche autoréflexive propose de se pencher sur les tabous, les habitudes, et les clichés liés aux sexualités féminines. Et rappelle que le traitement réservé à tout ce qui est féminin, même en France et même en 2019, a encore une grande marge de progrès à parcourir. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même… Rencontre avec Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet, réalisatrices de leur premier documentaire « Mon nom est Clitoris ».


Quelle a été l’impulsion de départ qui a mené à « Mon Nom est clitoris » ?
Lisa Billuart Monet : Avec Daphné, on a fait une école de cinéma, l’INSAS à Bruxelles. C’est là qu’on s’est rencontrées. Nous étions en sections techniques : Daphné en montage, et moi en image.

C’est d’abord le sujet qui nous a donné envie de réaliser ce film, après une longue conversation de plusieurs heures, pendant un voyage : on a parlé de masturbation féminine et de nos expériences. On a parlé aussi de la pénétration vue comme obligatoire pour définir un rapport hétérosexuel. On s’est trouvé des expériences similaires, et on s’est dit qu’on avait là un vrai sujet, pour un film qu’on n’avait jamais eu l’occasion de voir.

Ce n’est pas un exercice facile, de se prêter face caméra, à des témoignages sur des éléments aussi intimes que les premières expériences sexuelles et la masturbation. Comment avez-vous procédé ?

Daphné Leblond : ce n’est pas un exercice facile à cause de la censure et du tabou, c’est vrai – mais ce qui n’est pas facile, en général, c’est la sexualité des femmes !

 C’est ça qui a motivé beaucoup des jeunes femmes interrogées, elles étaient plusieurs à souhaiter parler pour que les filles après elle ne vivent pas les mêmes choses et ne rencontrent pas les mêmes difficultés. Il y avait une balance entre le pour et le contre : le contre, c’était toute la pudeur et la réserve face à l’idée de se dévoiler face caméra, de savoir que des personnes qu’elles connaissent pourraient voir leur témoignage – ce qui est une problématique spécifique du film – et d’un autre côté, elles se disaient qu’il y a une urgence. Qu’il y a quelque chose qui doit être défendu aujourd’hui.

Le fait que ce soit collectif a redonné de la force : quand on leur a montré le film, elles étaient toutes ensemble, et elles ont vu avoir fait face aux mêmes choses !

Est-ce que vous connaissiez toutes les personnes qui témoignent dans le film ?
Lisa : Au départ, on s’est demandé : « mais à qui on va pouvoir demander ça, de parler de ses expériences personnelles ? » c’est un sacré pas à franchir. Même à nous, ça nous paraissait difficile : prononcer le mot « masturbation » face à une caméra, c’était déjà une étape ! On a finalement demandé à des amies très proches, qui ont accepté et ça s’est très bien passé. Il y a eu des amies d’amies ensuite, puis finalement des personnes qu’on ne connaissait pas du tout, rencontrées via des annonces. Je pense que ça a été une des grandes surprises du film : voir que cette parole a été finalement assez simple à obtenir.

Daphné : Ca fait 3 ans maintenant qu’on a filmé, et elles sont toutes encore enthousiastes aujourd’hui. On avait un peu peur d’un mouvement de recul, de voir des scrupules émerger par exemple, mais actuellement, beaucoup d’entre elles viennent avec plaisir en projection avec nous, rencontrent les gens qui les ont entendues parler de leur vie intime, alors même qu’elles ne savent rien des spectateurs.

Lisa : Certaines d’entre elles nous parlent maintenant de choses qu’elles auraient aimé aborder et rajouter à leurs témoignages !

Alors c’est maintenant l’un de nos projets : nous avons l’idée de les ré-interviewer 4 ans plus tard, sous une forme de capsule pour le web qui dresserait différents portraits. Ce serait aussi l’occasion d’élargir le spectre des sexualités : cela permettrait de parler de l’asexualité, de la transidentité, par exemple, qu’on n’aborde pas du tout dans le film par manque d’espace et de temps.

Il y a donc beaucoup à dire dès qu’on aborde le sujet des sexualités féminines – mais en même temps, ce sont des sujets entourés d’un certain silence…
Daphné : Bien sûr. La sexualité c’est aussi le corps, c’est ce qui fait que les questions de racisme, de grossophobie, d’image de soi, y sont importantes. La sexualité a été très politique, récupérée de part et d’autre :  la masturbation, c’est aussi une question de pouvoir, d’indépendance et d’autonomie : cela représente le pouvoir, au sens d’avoir une maîtrise sur ce qui se passe en soi. Une fille dans le film dit que « la masturbation, c’est se suffire à soi-même ». Je suis d’accord avec ça. C’est une manière d’avoir cette indépendance, de dire qu’on n’a pas besoin d’une relation par défaut, poussé par une frustration sexuelle par exemple.

Lisa : Ceci dit, la masturbation peut aussi accompagner le couple. Ce n’est pas l’un ou l’autre, en soi.

Le film rappelle tout l’invisible et l’indicible autour du clitoris – il y a par exemple une séquence où l’on voit des filles tenter de dessiner un sexe féminin. Ce passage est lié à un autre où l’on voit des tags colorés représentant des vulves. Finalement, on essaie de mettre des traits sur un grand inconnu, ce que rappelle le titre du film.
Lisa : Ca nous paraissait très important de nommer les choses, de n’avoir pas peur des mots, d’oser parler publiquement de vagin, de clitoris. Cela pose aussi la question du vocabulaire : il y a des mots qui sont utilisés au quotidien avec lesquels nous ne sommes pas forcément d’accord. Par exemple, parler « d’orgasme vaginal » : nous, on aimerait bien qu’on parle plutôt « d’orgasme clitoridien interne ». C’est une volonté de préciser les choses : savoir que le clitoris mesure 11 cm, connaître son emplacement, ça permet de mieux le ressentir. C’est aussi la force des mots.

Le titre, militant parce que très direct, était donc un choix de votre part ?
Lisa : Oui. On voulait montrer de quoi on allait parler dès le départ.

Daphné : On a mis énormément de temps à le trouver, c’est d’ailleurs la dernière chose du film qu’on a trouvée ! On s’est dit que c’était important que les gens puissent le trouver sur Internet. Par exemple, une journaliste de Corée du sud est tombée dessus en faisant une recherche, et elle ne nous aurait pas trouvées sans ce terme ! On nous a dit régulièrement aussi que nos mails de communication se retrouvent dans les spams à cause du terme « clitoris » qu’il contient -ce qui soulève plein de questions politiques…

Lisa : Sur Facebook aussi, c’est la même chose. Pour nos adresses mails, par exemple, on a dû écrire mon prénom suivi d’un C au lieu de pouvoir écrire « clitoris » : c’est tout à fait énigmatique…

Daphné : Bon, il y a eu un autre titre en projet : « Clitomania », où le terme apparaissait quand même. Donc il n’a jamais été question de dissimuler ce mot-là.

Lisa : Les productrices nous soutiennent dans cet aspect militant du film. C’est aussi la raison pour laquelle elles l’ont produit. Nous, on surfe aussi sur la vague #MeToo et les prises de parole des femmes, qui montrent que ça devient de moins en moins problématique d’aborder ce genre de sujets.

Quelles ont été vos références artistiques lors de l’élaboration du film ? On peut penser par exemple aux peintures florales de l’artiste américaine Georgia O’Keeffe, que l’histoire de l’art a souvent interprétées comme étant des représentations du sexe féminin.

Daphné :  Il y a des choses au niveau du contenu, comme par exemple les films d’Ovidie. À Quoi rêvent les jeunes filles, par exemple : ça, c’est le film qui m’a donné un sentiment de légitimité pour aborder ce sujet.

Sinon, il y a d’autres choses, parce qu’on aime des films qui ne ressemblent pas forcément au nôtre : par exemple, les films de Sébastien Lifshitz. Il a fait pas mal de films LGBT et de très beaux documentaires. L’apparition des photos d’enfance des filles qui témoignent dans notre film, c’est son film  Les Invisibles qui m’en a donné l’idée, par exemple.

Lisa : Il y a aussi parfois des films qui datent. Je pense au documentaire Regarde, elle a les yeux grand ouverts de Yann le Masson, qui m’avait beaucoup marquée dans son approche très intimiste. On a aussi vu des films d’interview, des films de parole comme Ouvrir la voix ; on s’est dit en les voyant que c’était possible de faire des films comme ça, où la parole est centrale.

Daphné : Il y avait quand même des références de départ qui n’ont pas bougé, comme Michel Gondry, pour le côté bricoleur, un peu fait à la main. J aussi vu un film que j’ai adoré, qui s’appelle La Sociologue et l’ourson : c’est un film documentaire sur la politique française, fait avec des marionnettes et des peluches qui représentent les personnages politiques. Le son est documentaire, mais l’image prend la forme d’un décalage humoristique.

Mon nom est clitoris
BEL – 2019 – 80min
Documentaire
Réalisateur: Daphné Leblond, Lisa Billuart Monet
Agora Films
30.10.2019 au cinéma