« Mon envie au cinéma a toujours été de me centrer sur l’intimité des personnages »

– Pourquoi en visionnant vos films, on a souvent l’impression de regarder par le trou de la serrure ?
François Ozon : Sûrement parce que mon but est d’entrer dans l’intimité de mes personnages. Je crois qu’à travers les sentiments et les émotions qu’ils ressentent, ils se révèlent. Dans « Une nouvelle amie », on entre dans l’histoire grâce au personnage féminin, celui de Claire (Anaïs Demoustier). Elle tient une place d’observatrice, de voyeur et c’est à travers elle qu’on découvre le personnage de David (Romain Duris), puis celui de Virginia. Avec elle, on ressent à la fois l’attraction et la répulsion que peut susciter David lorsqu’il se travestit en Virginia.

– On découvre un Romain Duris transformé en femme. Comment avez-vous pensé à lui pour ce rôle ?
– J’ai lu une interview où Romain disait que l’un de ses rêves serait d’incarner une femme au cinéma. Il voyait ce rôle comme une apothéose de son travail d’acteur et lorsqu’il y a du désir chez un acteur, le travail est en partie déjà fait. Romain est un acteur qui aime composer, créer des personnages.

– Vous lui offrez donc un rôle aussi rare qu’attendu…
– Oui, pour un acteur c’est un rêve ! Comme on dit « un rôle à récompenses », car il permet des performances d’acteur. Au-delà de la performance, Romain brosse un portrait très fin et sensible du personnage de Virginia. Il en fait un personnage touchant. Je me suis rendu compte que les films traitant du travestissement sont souvent des films dramatiques, qui malheureusement ressemblent souvent à la réalité. Avec « Une nouvelle amie », j’avais envie de donner de l’espoir et de dédramatiser les choses. Romain a su apporter ce grain de folie que je cherchais.

– Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers les yeux de Claire ?
– Parce qu’il fallait un point de vue et qu’il m’intéressait d’observer comment cette femme allait retrouver sa propre féminité au contact de Virginia. La défunte, Laura, est également importante. C’est le fantôme du film dont Virginia est une déclinaison. Il était primordial que son personnage hante le récit.

– « Crossdresser », un documentaire signé Chantal Poupaud, la maman de Melvil Poupaud (« Le temps qui reste », « Laurence Anyways ») vous a inspiré. Pourquoi cette référence?
– Le documentaire de Chantal Poupaud filme le rituel d’homme en train de se travestir, ainsi que leur vie. « Crossdresser » constituait une source documentaire intéressante pour Romain comme pour moi, car dans le film, on comprend qu’il y a quelque chose de l’ordre du plaisir à se travestir chez ces hommes.

– Dans le film David dit : « Chacun doit faire son chemin pour faire son deuil ». Le chemin qu’il emprunte est plutôt déroutant…

– Absolument et comme il le dit lui-même, c’est lié au deuil. Dans « Sous le sable », le personnage de Charlotte Rampling vivait avec le fantôme de son mari. Elle rentrait chez elle et lui parlait comme s’il était encore en vie. A l’époque, j’ai rencontré un psychanalyste spécialiste du deuil et je lui ai demandé si ce personnage était fou. Il m’a dit que non et que si elle voulait un jour pouvoir accepter la mort de son mari, il fallait qu’elle passe par là. Ce sont des comportements qui peuvent paraître étranges de l’extérieur, mais qui pour les endeuillés les aident à vivre. Claire et David acceptent la mort injuste de Laura en créant le personnage de Virginia.

– Claire n’est-elle pas plus complexe que David ?
– Bien sûr, c’est elle la plus tordue et tourmentée (rires). Le personnage de David est clair, il veut devenir Virginia. Quant à Claire, elle passe par tout un cheminement d’attraction et de répulsion face à la transformation de David. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle ressent et se pose un tas de questions, questions que le spectateur se pose avec elle d’ailleurs.

– Vous placez souvent vos récits dans un milieu bourgeois. Vous aimez bousculer ce monde-là ?
– Le monde bourgeois est un monde d’apparences. Il y a quelque chose de lisse et comme dans tous les milieux, il y a l’envers du décor. Je m’intéresse à l’hypocrisie, à ce qu’on montre en surface et ce qu’on ressent réellement. Mon envie au cinéma a toujours été de me centrer sur l’intimité des personnages.

– L’évolution psychique des personnages s’accompagne d’une transformation dans les vêtements qu’ils portent…
– Oui, avec ma costumière, Pascaline Chavannes, on a essayé de travailler sur une progression. Au départ, le personnage de Virginia se cherche et est plutôt ridicule. Elle pense qu’elle doit avoir des talons de 10 cm et une robe rose pour faire les courses. Quant à Claire, elle passe d’un look plutôt androgyne à une féminité assumée. D’ailleurs à la fin du film elle porte une robe rouge.

– Vous déconstruisez certaines idées reçues concernant les hommes travestis et le genre au sein de la société…
– Oui, par exemple, on a tendance à confondre homosexualité et travestissement. En réalité, on se rend compte que 80% des hommes qui se travestissent sont hétérosexuels, sont mariés et ont des enfants. C’est quelque chose que moi-même j’ai appris. J’ai écrit le film au moment où il y avait les débats en France contre le mariage pour tous, contre les théories du genre. En faisant « Une nouvelle amie », j’ai voulu montrer qu’il n’y a rien de dramatique à tout ça et que quand il y a de l’amour, les choses peuvent être simples. Je voulais aussi souligner qu’il existe une myriade de modèles familiaux différents. Il ne sert à rien de les nier. Ce film est un hymne à la tolérance et à la liberté.

– A qui s’adresse votre film ?
– Il s’adresse à tout le monde ! C’est pour cette raison que le film marche sur les codes narratifs des contes, car tout le monde en connaît et peut être touché par eux. Je ne m’adresse pas à une niche de gens déjà convaincus. Même si le film déstabilise et dérange, il se veut lisible par tous. Au-delà de ces considérations, il s’agit d’une histoire d’amour. « Une nouvelle amie » est une histoire d’amour entre deux personnes qui se font du bien.

– Allez-vous continuer à dresser le portrait de personnages qui sont impitoyablement eux-mêmes ?
– J’essaie (rires). Dans « Jeune et Jolie », il est vrai qu’on avait déjà affaire à une jeune fille qui s’affirme. Ce sont deux films qui se répondent, deux films sur l’émancipation. Isabelle (Marine Vacth) et David sont des personnages qui ont besoin de prendre des chemins de traverse pour arriver à une forme d’épanouissement personnel. Ce sont des sujets qui m’intéressent, car je pense qu’il est important dans sa vie personnelle, à un moment donné, de savoir qui on est et de l’accepter.

– Quel est le dernier film que vous avez vu et apprécié ?
– « Gone Girl » m’a beaucoup amusé. David Fincher y dresse un portrait incisif de la société américaine d’aujourd’hui, et j’ai trouvé le personnage féminin réjouissant.

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