Après la projection de « Un château en Italie » au Festival de Cannes 2013, Valeria Bruni Tedeschi a été acclamée par un public enthousiaste. Son film a fait partie de la sélection officielle de l’édition 2013 du Festival de Cannes et la réalisatrice était la seule femme à présenter un film en compétition pour la Palme d’Or.


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encontrée sur une terrasse de La Croisette, Valeria Bruni Tedeschi, radieuse, s’est déclarée honorée de représenter à la fois l’Italie et les cinéastes femmes même si la polémique sur l’absence de réalisatrices en 2012 ne l’intéresse pas : « Le Festival m’a sélectionnée pour mon film et non parce que je suis une femme. ». « Un château en Italie » est le troisième volet de sa trilogie dont les deux premiers volets sont « Il est plus facile pour un chameau » (2003) et « Actrices » (2007).

Quelle est la source d’inspiration de ce film ?
– J’ai beaucoup pensé à « La Cerisaie », une pièce d’Anton Tchekhov, pendant toutes les étapes de mon film, de la préparation au montage, ainsi que pendant le tournage. Je souhaitais raconter une histoire de famille et une histoire d’amour, ainsi que le drame de la maladie du frère. L’écriture a commencé avec le choc de deux séquences opposées : une scène entre Louise, l’héroïne, et Nathan, son fiancé, dans une voiture. Ils se disputent. On ne sait pas pourquoi. Les dialogues sont presque abstraits. Au bout d’un moment on comprend qu’ils sont en route pour aller faire une fécondation in vitro. L’autre scène est celle, à l’hôpital, entre Louise et son frère, Ludovic, très malade. Elle lui annonce qu’elle est enceinte. Ces deux éléments face à face s’entrechoquent et agissent ensemble pour former le départ de cette histoire.

Ce film est donc autobiographique ?
– Essentiellement, oui. Divisé en deux saisons, l’hiver et l’été, le film raconte le début de l’amour orageux de Louise avec le jeune Nathan (ndlr : son ex-compagnon, Louis Garrel), mais aussi le déclin dramatique de la famille Rossi Levi. Le frère Ludovic (Filippo Timi) est gravement malade et la cheffe de ménage (la pianiste Marisa Borini, interprétée par la mère de la cinéaste) décide de vendre les objets et la propriété tandis que le maire Silvio Orlando veut convaincre d’ouvrir aux touristes la maison de Castagneto, le château en Italie. La relation intime avec son frère (ndlr : au générique de fin, une dédicace figure à son frère Virginio, mort du sida). Le film a été tourné en Italie, dans l’ancien château de notre famille. J’imaginais tourner le film dans ce château qui a été, à une époque, notre vraie maison de famille. J’en avais conservé des images fortes, très précises, très détaillées et je savais que cela ferait plaisir à ma mère.

Pourtant, Louise n’a pas de sœur, contrairement à vous…
– Je ne souhaite pas m’étendre sur ce sujet. Je me contenterai de dire que ma sœur a choisi une vie qui nous a éloignées, en particulier les orientations politiques. Carla a vu ce film qui lui a beaucoup plu, alors qu’elle avait exprimé quelques réserves quant aux deux précédents. Si cette « absence » de la sœur interpelle certains journalistes ou spectateurs, je ne ressens aucune absence dans mon scénario.

Votre film allie vos deux cultures, l’italienne et la française ; cela a-t-il été une évidence ?
– J’ai été nourrie par les deux identités. Je porte la double nationalité franco-italienne. Ça fait partie de moi, je me sens double. Ma langue maternelle est l’italien, mon enfance s’est déroulée en Italie, puis, à mon arrivée en France, je suis allée à l’école italienne de Paris. Le français est plutôt ma langue d’adulte. Il me serait difficile d’écrire quelque chose de personnel sans passer d’une langue à l’autre, parce que les deux musiques font partie de moi. Deux voix, dans le vrai sens du mot : en italien ma voix est en effet plus grave et plus rauque qu’en français. Mon personnage a, lui aussi, ces deux voix. Il était donc évident que le film soit tourné en France et en Italie, et parlé dans les deux langues. Mon enfance, ma culture, mes amis et les premières amours sont liées à l’Italie, le français est la langue de l’âge adulte et de la sécurité. « Un château en Italie » achève ma trilogie autobiographique.

Vous avez donc tourné le film en deux fois ?
– Par chance, mon producteur, Saïd Ben Saïd, a compris mon besoin de faire le film en deux fois. C’était à la fois un luxe et une nécessité. Pour respecter les saisons, d’une part, et pour que la maladie dont souffre le personnage de Filippo Timi évolue de manière visible à l’écran d’autre part. Les saisons étaient essentielles parce qu’elles racontaient deux choses : le temps de la maladie, son évolution, et l’évolution de l’histoire d’amour, le temps de l’amour. Je ne voulais pas tricher avec les saisons. Je souhaitais aussi que l’acteur qui joue mon frère maigrisse beaucoup entre l’hiver et le printemps, ce qui était évidemment impossible en tournant en une seule fois.

Vous assumez plusieurs tâches – scénariste, réalisatrice et actrice – pour aborder un chapitre délicat de votre vie : le désir d’enfant et le chemin pour y arriver…
– Pour construire Louise, ce personnage, qui affronte la mort de son frère, j’ai énormément travaillé sur la notion de « survie ». Louise a l’impression qu’elle va devoir survivre. Pour elle, avoir un enfant, c’est une façon de survivre, de ne pas se laisser engloutir par la douleur, la solitude, la souffrance et la mort. Avoir un enfant est pour Louise la preuve que la vie peut encore, malgré tout, être gaie.

Comment avez-vous souhaité parler de la maladie, du sida ?
– La façon d’aborder le sida, et notamment le moment de l’annonce de la maladie, était un enjeu primordial pour moi. Au moment de l’écriture scénaristique, «J’ai le sida» est une réplique qui a mis du temps à apparaître dans le scénario. La maladie n’était pas nommée, puis, avec Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy, on a senti que le mot devait être prononcé. Il fallait que cela arrive au bon moment, de façon naturelle, mais aussi comme un choc. Il était aussi très important pour moi qu’il soit ajouté à cet aveu : « mais ce n’est pas grave, c’est une maladie comme une autre ». À l’époque où mon frère est mort du sida, avouer qu’on avait le sida était impensable. Dire qu’on avait le sida était avouer qu’on allait mourir de façon presque sûre et certaine. Je voulais qu’on se souvienne de cela. En même temps, ajouter que c’est une maladie comme une autre était aussi une façon de dire comment cette maladie a évolué aujourd’hui.

La foi occupe une place importante dans « Un Château en Italie ». Que pouvez-vous nous en dire ?
– Louise et sa mère illustrent deux rapports à la foi bien distincts. Louise est « en quête de foi » et sa mère, elle, vit la foi de façon familière et querelleuse. Elle a des discussions animées avec la Sainte Vierge, elle s’engueule avec, se réconcilie. Il fallait qu’on ne confonde pas ces deux différents rapports à la foi. A travers la mère, on voit quelqu’un qui a des moments de foi, comme des fulgurances qui lui donnent confiance et lui permettent de respirer. Mon personnage est quelqu’un qui pratique la religion comme on va faire ses courses : «Si je fais ça, tu me donnes ça». Ce rapport de commerce avec la foi et avec Dieu m’intéresse beaucoup.

[Firouz-Elisabeth Pillet]

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