La 92e cérémonie des Oscars a eu lieu le 9 février 2020 à Los Angeles. Elle a été l’occasion de revenir sur les sorties cinématographiques de 2019 et d’esquisser un bilan sur une industrie séculaire dont les fondations commencent à montrer des signes de vieillesse.


La cérémonie des Oscars est d’abord une institution : l’Academy of Motion Pictures Arts and Sciences, qui promeut le rayonnement du cinéma dans le monde depuis 1927. Elle se charge également de récompenser, chaque année, une sélection de films pour laquelle ses membres ont voté. Ses membres, estimés à plus de 6000, sont essentiellement américains. Membres actifs du monde du cinéma, ce sont eux qui donnent leur vote pour élire les films en lice chaque année. Une fois la place occupée, il est rare de s’en voir destitué : quatre membres seulement ont été exclus de ce cercle depuis 1927, parmi lesquels Harvey Weinstein, Bill Cosby et Roman Polanski entre 2017 et 2018 seulement.

La peau blanche comme norme
Le film du réalisateur sud-coréen Bong Jon-Hoo a fait parler de lui pour ses multiples récompenses : son long-métrage à suspens Parasite a, en effet, été récompensé par l’Oscar du meilleur film international et également – fait rare – par l’Oscar du meilleur film. Il s’agit ainsi de la première fois qu’un film en langue étrangère (comprendre : autre que l’anglais américain) est récompensé par le plus haut prix de cette cérémonie.

Ce film, au casting entièrement coréen, est largement reconnu comme un chef-d’œuvre par sa faculté à allier critique sociale, film à suspens et drame. Dans le palmarès récompensé jusqu’alors par la cérémonie des Oscars, il s’agit de l’exception qui confirme la règle : si ce film y a autant attiré l’attention, c’est aussi parce que le cinéma récompensé par les Oscars est, année après année, presque uniquement blanc et américain. Depuis Slumdog Millionaire, qui a remporté en 2009 l’Oscar du meilleur film, aucun film avec un casting d’acteurs non-blancs n’avait plus été nominé pour ce prix. Ce film n’avait reçu aucune nomination pour la catégorie du Meilleur Acteur.

Des critiques indirecte : enjeux humains et environnementaux
On a vu cette année plusieurs acteurs faire parler d’eux en dénonçant les dérives de la cérémonie et de l’industrie qu’elle reflète. En vrac, cette année, plusieurs enjeux humains et environnementaux ont été soulevés par les participants à la cérémonie : on a vu Natalie Portman parler de sexisme. En réaction aux sélections entièrement masculines, elle a porté un vêtement cousu aux noms des réalisatrices snobées par la sélection. On a vu Joaquin Phoenix parler des droits animaux et d’antispécisme ; il est monté sur scène pour accepter sa récompense avec un émouvant discours, largement relayé sur Internet. On a vu Salma Hayek tenir la main de son homologue Oscar Isaac, soulignant qu’il s’agit de la première fois qu’elle « tenait un Oscar sur cette scène », les deux acteurs d’origine sud-américaine rendant la scène des Oscars « moins blanche que d’habitude ». On a vu Shia LaBeouf annoncer un prix avec son collègue du film Peanut Butter Falcon, l’acteur Zack Gotterson, atteint de trisomie 21 – il s’agit du premier comédien atteint de ce syndrome à annoncer un prix. On a vu Jane Fonda, récemment arrêtée par la police lors de manifestations pour le climat, refuser la surconsommation du monde de la mode en portant des vêtements qu’elle possédait déjà. Hollywood est après tout le monde des apparences par excellence, et c’est par la démonstration publique, plus ou moins directe, que ses acteurs s’illustrent.

C’est que les représentants de ce monde au fort impact économique ont une tâche difficile lors des discours de présentation menés ce soir-là : mener l’attention sur les problèmes inhérents aux rouages d’Hollywood, notoirement discriminants, se faire porte-parole de causes sociales qui fâchent tout en gardant assez de réserve pour continuer à en faire partie. C’est un jeu d’équilibriste, qui peut tour à tour sembler vaguement hypocrite, vaguement ironique, ou tout à fait nécessaire – c’est selon.

Vers une reconceptualisation de l’industrie du cinéma ?
Les Oscars 2020 ont été présentés, pour la deuxième année consécutive, sans maître de cérémonie officiel ; cette décision a fait suite au changement de statut de l’acteur et comédien de stand-up Kevin Hart, dont une série de messages homophobes postés sur Twitter l’ont vu déchargé du rôle qu’il y a précédemment occupé. Le rôle du maître de cérémonie – inviter sur scène le cast des films et faire des transitions d’une catégorie à une autre – a été pris en charge par divers acteurs, se relayant sur scène au cours de la soirée. La cérémonie des Oscars 2019 s’est déroulée de la même manière : il s’agissait de la première fois en 30 ans que la cérémonie a eu lieu sans maître de cérémonie.

Bref, les Oscars changent, opèrent des modifications de présentation d’une année à l’autre et ses acteurs semblent remettre en question l’industrie dans laquelle ils évoluent ; de la thématique des films présentés jusqu’à la manière dont ils sont abordés sur scène, Hollywood semble progressivement se défaire de l’exclusivité qui la caractérisait jusqu’alors. Quand on sait le vivier de trafics illégaux cachés par Hollywood – Weinstein n’en a été que l’arbre qui cache la forêt – les convictions assumées publiquement semblent encore relever de l’anecdotique – mais jusqu’à quand ?

En 2020, les inégalités sociétales et les urgences environnementales sont connues de tous ; il n’est, dès lors, plus suffisant de s’engager par la parole. Les membres d’Hollywood connaissant l’impact d’un bon spectacle et ils tentent des gestes pour montrer leur engagement. À suivre en 2021.