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23 octobre 2020

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Le cinéma Suisse, légende ou réalité ?

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Cinéma Suisse (c)RTS

Damien Mazza est un cinéaste basé à Genève. Blasé par l’état de la production cinématographique en Suisse, il nous a livré ce billet d’humeur qui a le mérite de poser le débat : est-il possible de construire un cinéma commercial pérenne en Suisse ?

Inventé en 1895 par les frères Lumière, le Cinématographe fut à l’origine du cinéma. Plus de 100 ans plus tard, les cinémas ont fleuri partout autour du globe et des films de tous genres ont réussi tantôt à nous émouvoir, tantôt à nous surprendre et, très souvent, à nous exaspérer. Mais ça, c’est une autre histoire.

En plus de 100 ans d’histoire, les films auront réussi à s’imposer comme une valeur sûre auprès du grand public. C’est pourquoi, très vite, plusieurs pays ont réussi à s’approprier ce merveilleux outil de communication, devenu un art à part entière autour des années 1900.

Au fil du temps, les Etats-Unis ont réussi à s’imposer comme étant l’un des plus grands producteurs de films par année, juste derrière l’Inde. Cependant, il ne faut pas oublier que des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie, la Suède et maintenant la Corée du Sud font partie intégrante du paysage audiovisuel et, même avec des moyens plus limités, arrivent à produire des films de qualité. De plus, ces pays ont tous réussi à instaurer leur propre patte. On pourrait presque, en un clin d’œil, deviner la provenance d’un film en se basant sur son style visuel et sa composition des cadres.

Il est encore plus simple de deviner la provenance d’un film quand on connaît l’histoire qui y est traitée. En effet, chaque pays traite majoritairement de sujets en relation directe avec son propre mode de vie, ses propres conflits et surtout sa propre histoire.

Un petit coin de paradis... Documentaire - Suisse - 2008
Un petit coin de paradis… Documentaire – Suisse – 2008

Les différences entre les pays se sentent aussi sur leur façon de concevoir un film. Là où en France le réalisateur est roi, aux Etats-Unis c’est le producteur. Il n’est donc pas surprenant de voir autant de réalisateurs américains devenir producteurs dès que leur notoriété le leur permet. Certains réalisateurs étrangers ont par ailleurs tenté l’aventure américaine et se sont retrouvés complètement perdus dans un monde qu’ils pensaient connaître sur le bout des doigts.

Mathieu Kassovitz, par exemple, s’est complètement grillé suite à « Babylon AD ». En conflit permanent avec les producteurs, il s’est retrouvé à promener son chien sur le plateau pendant qu’un nouveau réalisateur, américain, s’occupait de la mise en boîte du film…

Plus récemment, Olivier Dahan est entré en conflit direct avec Harvey Weinstein lors de leur « collaboration » sur le film « Grace ». Le premier critiquant la dictature du second quant à la direction à prendre en post production.

Mais alors qu’en est-il de la Suisse ?
En Suisse romande, nous sommes très proches de nos voisins français qui, inspirés du cinéma italien de l’époque puis grâce à la Nouvelle Vague, ont instauré la politique de l’auteur au sein de toutes productions cinématographiques. C’est cette même politique de l’auteur qui a propulsé les réalisateurs au sommet de l’échelle hiérarchique lors de la conception d’un film.

De ce fait, en Suisse romande, le réalisateur est roi. Est-il pour autant libre de faire ce qu’il veut ? La réponse est non.

Un cinéaste en herbe voulant proposer son projet dans les boîtes de production devra faire face à tout un tas de restrictions. En effet, le cinéma Suisse ne fonctionnant presque exclusivement que grâce aux aides publiques, le cinéaste souhaitant proposer son projet à une boîte de production va devoir se conformer aux exigences de la boîte de production mais aussi aux attentes de la Confédération.

De ce fait, s’il vous prend l’envie de proposer un film sur un dealer aux Pâquis, il sera très difficile pour vous de trouver des gens intéressés à soutenir votre projet auprès des différents services d’aide au développement. Cela dit ce n’est pas impossible, c’est juste extrêmement ambitieux.

Il est donc très drôle de se rendre compte que ce n’est pas parce qu’on a trouvé un producteur intéressé que l’argent va obligatoirement rentrer. Une fois le producteur attaché au film, il va s’atteler à tenter de débloquer des fonds auprès des instances publiques qui financent la culture.

Comment un producteur réussit-il à convaincre les hautes instances ? Par la qualité de son projet voyons ! Non je rigole, grâce à des relations de travail bâties sur de nobles valeurs telles que : payer un verre au bar du coin, dire du bien des précédents projets financés, serrer un maximum de mains tout en louant la carrière absolument incroyable de votre interlocuteur. De même, si vous arrivez à intéresser un producteur sans qu’il ait pensé à vous plagier, accrochez-vous, vous avez du potentiel !

Bon, je ne vais pas créer plus de polémique que ça car on retrouve ce genre de comportement un peu partout autour du monde. C’est pourquoi je ne vais pas m’attarder là-dessus.

Pour revenir aux types de projets susceptibles d’intéresser une boîte de production, le cinéaste devra en proposer un en lien avec son propre passé. Grande chance à vous si vous êtes dealer aux Pâquis !

Heidi d'Alain Gsponer - Suisse (2015)
Heidi d’Alain Gsponer – Suisse (2015)

En effet, j’ai été étonné de discuter avec des producteurs locaux qui ne juraient réellement que par des scénarios très personnels. C’est, à leur sens, la seule façon possible pour qu’un cinéaste se donne à 300% pour réaliser son projet. C’est effectivement une façon de voir les choses. Cependant, prenons le contre-pied et imaginons maintenant que ce soit, en réalité, l’unique façon de réussir à faire travailler quelqu’un en le payant au lance-pierres tout en étant certain qu’il fera du bon boulot.

Les deux théories se tiennent car il faut savoir qu’aucun cinéaste suisse n’arrive à vivre de son art. Pourquoi ? Car nous n’allouons pas assez d’argent en Suisse pour la production audiovisuelle.

De ce fait, en manque d’argent, les producteurs suisses vont privilégier deux pistes : le petit film sur une petite famille vivant dans les montagnes et la coproduction minoritaire sur des productions étrangères.

En conséquence, à l’heure actuelle, le cinéma suisse romand ne se limite qu’à de petites histoires sans aucun intérêt et à des films étrangers où la patte suisse n’aura eu aucun apport créatif.

Il est cependant difficile de critiquer les histoires traitées dans les films suisses car notre pays n’a pas une grande histoire. Comme dit plus haut, il est très important pour un pays voulant avoir sa propre industrie d’avoir un lourd passé historique ; sans cela, il est difficile d’aller puiser dans notre propre histoire pour créer des scénarios qui vont nous toucher au plus profond. Tout le contraire des Américains qui se donnent un mal fou à faire n’importe quoi dans le monde dans le but de continuer à avoir des sujets à raconter dans leurs films. Ils enverront bientôt Rambo péter la gueule de Daesh !

C’est pourquoi il faudrait arrêter de se concentrer sur des histoires personnelles, dont tout le monde se fiche, au profit de réelles fictions. Heureusement, il y a quelques films de fiction qui sont produits par des producteurs suisses, qu’on pourrait simplement qualifier de professionnels. Ces quelques films ont le mérite de tenter de faire progresser les standards de notre pays. Nos voisins alémaniques l’ont bien compris et quelques films de très bonne qualité sortent de temps en temps. Pourquoi donc ne pas s’inspirer d’eux ?

Le principal souci en Suisse reste, malgré tout, la barrière de la langue. En effet, avec 4 langues nationales et 4 modes de vies différents, il est impossible de réussir à toucher tout le monde. On est donc obligé de se limiter à notre langue.

En conséquence, la seule façon de pouvoir toucher tout le monde serait de faire des films en anglais. Cependant, il vous sera impossible de débloquer des fonds avec un projet en anglais car, si vous produisez un film en Suisse romande, il vous faudra le réaliser en français. On peut expliquer cette restriction par le fait que la Suisse romande a son propre fonds, géré à Genève et la Suisse alémanique le sien, géré à Zurich.

Comme nous sommes réputés pour notre attachement l’un envers l’autre des deux côtés du Röstigraben, nous avons bien pris soin de séparer complètement les règles de production entre la Romandie et la Suisse alémanique. Donc pourquoi faire un film en anglais alors que les Alémaniques ne prendront pas le temps de faire de même pour que nous puissions profiter de leurs œuvres ?

On pourrait résumer la situation par « Si tu ne le fais pas alors je ne le fais pas, et toc ! ». Alors imaginez que nous puissions nous inspirer de leur cinéma… Impossible !

Etant donc limités en terme de bassin de spectateurs, moins de 2 millions de Romands, nous ne pouvons pas financer un film de plusieurs millions sachant que 15% (valeur en 2012 sur toute la Suisse) des gens vont au cinéma et parmi ces 15% combien vont voir d’autres films que les blockbusters américains ? Très peu.

Il est donc impossible de créer une industrie viable tant qu’on ne considérera pas la Suisse comme un pays de plus de 8 millions d’habitants. Pour ce faire il faudrait faire des films en anglais et les sous-titrer dans la langue de la région où le film est diffusé. De plus, cela aiderait à l’internationalisation des films, ce qui permettrait de récolter plus d’argent à l’étranger et donc de faire du bénéfice. Bénéfice qui, dans le dictionnaire suisse du cinéma, est un mot presque tabou. Certains en ont entendu parler dans des légendes mais personne n’ose imaginer que ce soit quelque chose de possible.

Imaginer faire du bénéfice est donc une vision complètement utopiste et cela ne changera jamais tant qu’on ne modifiera pas notre façon de faire. Autant vous dire que c’est foutu.

En effet, depuis de longues années, nous imposons la Suisse comme étant un pays du non changement car nous sommes très vite mal à l’aise dès qu’il s’agit de nous adapter. De plus, arriver à fraterniser avec le reste de la Suisse, nooooooon, ça voudrait dire qu’il faut apprendre à communiquer entre nous. C’est trop difficile donc autant ne pas le faire !

Dans ce système gangrené qui ne profite à personne, quelle est la place des cinéastes de talent ? Nous ne sommes pas moins bons que d’autres mais, dans un pays qui ne propose aucun avenir, ces cinéastes se retrouvent rapidement jetés aux oubliettes à vendre des assurances.

World War Z de Marc Forster (Suisse) - 2013
World War Z de Marc Forster (Suisse) – 2013

N’y aurait-il pas plus d’intérêt à utiliser l’argent de la Confédération pour aider les jeunes cinéastes à quitter la Suisse pour faire carrière dans une industrie qui saura mettre en valeur leur talent ? En effet, on sait depuis longtemps qu’on attache une grande importance aux gens qui ont participé à notre succès. Un cinéaste, devenu mondialement connu grâce à l’aide financière de la Suisse, voudra peut-être venir tourner ses films en Suisse et donc participer à la création d’emplois sur notre sol. Luc Besson le fait en France, pourquoi pas Jean-Paul Müller ? (Ndlr : et pourquoi pas le germano-suisse Marc Forster qui a pas mal réussi aux USA en réalisant entre autres « À l’ombre de la haine », « Neverland », « L’Incroyable Destin d’Harold Crick », « Les Cerfs-volants de Kaboul », « Quantum of Solace » et « World War Z »).

J’ai assisté à une réunion il y a quelques années à la RTS. Tous les producteurs de Suisse romande étaient présents. Je les ai vus se chamailler pour se partager la somme de 200’000.- Frs d’aides à la production… Ces 200’000.- Frs seront perdus à la fin de l’année, quels que soient les producteurs qui auront réussi à récupérer une partie de la somme totale.

Depuis des années et des années, nos impôts financent des guéguerres hautement ridicules entre des gens plus occupés à serrer des mains qu’à faire de vrais films qui vont soit marcher dans les festivals, soit rapporter de l’argent et, je sais que c’est tabou en Suisse mais on pourrait pour une fois imaginer faire un film qui marchera en festival ET qui rapportera de l’argent.

Ne devrions-nous pas imaginer la possibilité d’utiliser cet argent pour tenter de faire quelque chose de positif ? A quoi bon produire un film qui sera uniquement diffusé dans le salon de tous les techniciens du film ?

Heureusement, il y a un domaine où nous sommes reconnus internationalement pour nos productions : les documentaires. Forts de notre expérience à devoir réussir à mener des projets à bien avec 0 Frs, nous avons développé un certain talent à le faire pour promouvoir des messages ou dénoncer des inégalités. Je pense d’ailleurs adapter cet article en film documentaire.

La grande chance des documentaires c’est qu’effectivement ça ne coûte pas grand-chose de les produire. Pas besoin d’images incroyables, pas besoin d’un son qui sera diffusé dans une salle Imax, pas besoin d’acteurs talentueux, et heureusement ! Tout ce qu’il faut c’est un sujet béton et le talent pour le développer en images. Ce qui n’est pas donné à tout le monde : il faut des années de métier pour juste savoir maîtriser ces quelques aspects techniques.

En conclusion, étant plus jeune, on m’a vendu un cinéma suisse et, à part les excellents documentaires qui sont produits chaque année sur le sol helvétique, je le cherche encore. Une question me taraude tout de même.

A qui profite le crime ?

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