La 45e cérémonie des Césars a eu lieu le 28 février dernier. Elle a été le théâtre des changements qui semblent être en marche dans le paysage du cinéma français.


À l’étranger, on connaît la France sous forme d’images fixes : baguette, camembert, Edith Piaf et grèves. Le cinéma français a montré autre chose au monde cette année – du scandaleux, du sensationnel, et peut-être aussi l’image d’une industrie qui semble commencer à trembler sur ses acquis. La cérémonie des Césars 2020 s’est en effet avérée être un condensé des frictions rendues publiques au fil des derniers mois. Avec une particularité : les prises de positions ont eu lieu aussi bien sur la scène de la salle Pleyel que dans les rues et sur les écrans d’ordinateur.

Entre flûtes de champagne et cocktails Molotov
Une lutte symbolique s’est amorcée par le biais des films sélectionnés et primés ce soir-là. Un exemple, le plus médiatisé : on n’ignore plus les nombreuses accusations (au nombre de 12 à l’heure actuelle) qui pèsent depuis plusieurs années sur Roman Polanski – on n’ignore plus non plus que les acteurs du monde du cinéma qui restent intouchables ont tous le même profil. Le long-métrage du réalisateur d’origine polonaise y a été nominé 12 fois.

« J’accuse », son film sur l’affaire Dreyfus, au titre pour le moins ironique, y a été récompensé dans trois catégories, celle du Meilleur costume, adaptation et – clou du spectacle – celle du Meilleur réalisateur. On pressentait Ladj Ly pour Les Misérables, qui avait déjà remporté le Prix du Jury à Cannes ; ce dernier a remporté le César du public, celui du Meilleur Espoir Masculin, Meilleur Montage et celui du Meilleur Film. Le « meilleur réalisateur », ce soir-là, a été Roman Polanski. Un sacre symbolique dans lequel peut être lu une prise de position du comité des Césars.

C’est cette dernière décision qui a fait froid dans le dos, et dont les réactions ne se sont pas fait attendre. Avant les Césars, Adèle Haenel interrogée par le New York Times, indiquait déjà que « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. » Il semble que c’est ce qui s’est joué ce soir-là. Surnommée la « cérémonie de la honte » sur de nombreux réseaux sociaux, la soirée des Césars s’est ainsi doublée d’affrontements dans les rues – ironiquement, les cortèges de manifestantes dénonçant les abus faits aux femmes dans le milieu du cinéma ont ainsi été cibles de nombreuses violences – et le soir même, les actrices Aïssa Maïga, Adèle Haenel et Laure Calamy, les réalisatrices Céline Sciamma et Mati Diop ont toutes exprimé leur incompréhension face à une industrie inégalitaire ; certaines ont quitté la salle et ont rejoint, à l’extérieur, les groupes de militantes féministes opposées à l’impunité des hommes célèbres honorés dans le milieu du cinéma français. La présentatrice de la soirée, Florence Foresti, n’est quant à elle pas revenue en scène après l’annonce de ces catégories. Un petit écho à l’équipe de J’accuse, qui, elle, ne s’est tout simplement pas rendue à la soirée des Césars.

Vers un nouveau cinéma français ?
Le deuxième round s’est joué en ligne. Les réactions ont fleuri : incompréhension, gêne, honte. Le cinéma français est peut-être à l’aube de changements, à l’heure où l’on se questionne sur l’impact de la représentation à l’écran, et sur l’étrange continuité qui semble protéger une unique catégorie de personnes, dans une industrie que l’on sait être violente. On observe des fêlures dans le cinéma français. Celles créés par Adèle Haenel, qui, après avoir commenté la place encore mineure accordée aux femmes dans l’industrie, avait aussi rappelé la difficulté pour les acteurs ou réalisateurs non-blancs de se faire une place dans le cinéma français, précisant au New York Times que « la vraie censure dans le cinéma français, c’est l’invisibilisation. » On entend des voix qui s’élèvent. Parmi lesquelles celle d’Aïssa Maïga, qui, sur la scène de la salle Pleyel, a souri tranquillement à l’assemblée : « Le changement ne va pas se faire sans vous. »