Les Gymnasiens ont vu: 8 Femmes

Les Gymnasiens ont vu: 8 Femmes

Dans l’avant-propos à l’ouvrage désormais classique qu’il a consacré au cinéma, « Cinéma, L’image-mouvement », le philosophe Gilles Deleuze, soulignait justement qu’il est vain de « se plaindre de l’invasion de la pensée par l’audio-visuel, il faut montrer comment la pensée opère avec les signes optiques et sonores » .

D’un point de vue pédagogique, l’école ne peut se contenter de renvoyer les images à la massification de la culture, elle doit aussi donner à l’élève les moyens de décoder les images, de les lire et de se les approprier. Par exemple, analyser une scène des « Temps Modernes » ou de « La Leçon de piano », incite l’élève à comprendre que le cinéma n’est pas un art mineur, que le réalisateur pense sa scène dans les moindres détails et que si on veut l’interpréter, on doit aussi prendre en compte la forme de celle-ci (le plan, les coupes, le montage).

Depuis plus de 20 ans le collège de philosophie du Gymnase français de Bienne (la professeure Mireille Lévy est à l’origine de ce beau projet), propose une semaine d’études qui allie cinéma et philosophie, dans laquelle de jeunes gymnasiens redécouvrent le cinéma avec un peu de recul.

Parfois, nous invitons un réalisateur confirmé à présenter son œuvre ou un jeune réalisateur fraîchement sorti de l’ECAL à soumettre aux élèves des problèmes de story board. Le but est à chaque fois de permettre aux élèves de se décentrer afin d’écrire un article critique qui dépasse le « j’aime/j’aime pas » auquel se résume trop souvent l’exercice.

Si ce projet pédagogique est certes ambitieux, il suscite aussi beaucoup d’intérêt. Intérêt qui peut se lire, je le crois, dans les comptes rendus suivants, rédigés par des élèves de 16 ans en moyenne, durant la dernière semaine d’études consacrée aux violences cachées dans la communication.
[Daniel Bourquin, professeur de philosophie, Gymnase français de Bienne]

« 8 FEMMES » DE FRANÇOIS OZON
Qui n’a jamais joué au Cluedo ?
François Ozon nous emmène dans cet univers décalé et mélodramatique des années 50, dans lequel huit femmes, profitant de la richesse du maître de maison, découvrent ce dernier poignardé dans son lit. Sachant que l’une d’elles est forcément coupable, s’en suit alors une enquête trépidante et pleine de rebondissements pour découvrir qui aurait pu le tuer. Mamy, Gaby, Suzon, Catherine, Pierrette, Mme Chanel, Louise et Augustine se lancent dans une course aux secrets et aux révélations tant étonnantes qu’invraisemblables. Dans ce film sorti en 2002, qui a fait plus de 3,5 millions d’entrées en France, Catherine Deneuve joue à merveille son rôle de mère de famille endeuillée mais fortunée et Isabelle Huppert interprète pleinement une femme frigide et aigrie. « 8 Femmes » illustre le caractère absurde des personnages qui cherchent la vérité tout en mentant.

Toutes les créatures sont portées sur la franchise et la vérité, sauf l’homme. Ici, François Ozon met le doigt sur cette hypocrisie et cet illogisme dont fait preuve l’espèce humaine. Il évoque également avec subtilité des thèmes tels que l’homosexualité, la trahison et l’infidélité. On ressent dans ce film, inspiré de la pièce de théâtre de Robert Thomas, précisément ce côté théâtral qui peut paraître surjoué. Toute l’action se déroule en huis clos et en temps réel, ce qui amplifie encore cette impression.

On retiendra aussi l’incompatibilité de la comédie musicale par rapport au rythme soutenu du film. En effet chaque épisode musical rompt la cadence de l’intrigue. Malgré cela, « 8 Femmes » reste un excellent film à regarder en famille ou entre amis.
[Gabrielle Haeberli & Valérian Tanner]

« HOME » D’URSULA MEIER
La réalisatrice Ursula Meier avait ce projet en tête depuis près de dix ans. L’idée lui était venue en voyant une famille manger à côté de leur maison, le long d’une autoroute. Un des points clés du film est le bruit constant. La réalisatrice a d’ailleurs écrit le scénario en écoutant des enregistrements de circulation. Isabelle Huppert, Olivier Gourmet, Adélaide Leroux, Madeleine Budd et Kacey Mottet Klein incarnent à la perfection les membres de cette famille coupée du monde par cette autoroute en construction. Leur vie va changer lors de sa mise en fonction. Le film met en avant le bruit et la pollution que la famille va devoir surmonter pour vivre.

L’état psychologique des membres de la famille se détériore petit à petit au point qu’ils se cloîtrent dans leur maison et condamnent toutes les issues.

Bien que le film propose peu d’action, on ne s’ennuie à aucun moment et nous avons l’impression de participer à l’histoire qui nous tient en haleine durant 90 minutes. À certains moments on a presque envie de crier aux personnages de s’enfuir de cette maison où ils meurent à petit feu. Cette histoire traite un sujet intéressant, original et inédit. La vulgarité des personnages peut cependant choquer certaines personnes. Le paysage, trouvé avec difficulté au fin fond de la Bulgarie, correspond parfaitement à l’histoire dramatique et tragique que nous raconte Ursula Meier.
[Alyssia Patenaude, Léa Hofmann & Cécile Carrière]

Notre avis sur le film est assez négatif. Le fait que le tournage s’effectue toujours sur le même lieu et que les couleurs soient sombres ne nous a pas forcément plu. Ce long-métrage provoque également un sentiment d’étouffement lié au peu de lumière dans la maison cloisonnée. Nous remarquons aussi, qu’après un certain temps, chaque membre de la famille perd gentiment la raison et qu’un sentiment de haine se développe en eux.

Ils l’expriment sous la forme d’agressivité envers les autres. Nous reconnaissons tout de même la complicité fusionnelle entre les membres de la famille. Comment vont-ils surmonter ce défi ? Nous pouvons aussi nous poser cette question : jusqu’où l’homme est-il capable d’aller pour combler ses besoins non-fondamentaux qui risquent de le détruire à ses dépends ?

[Coraline Lüdi, Laura Gutfreund & Maëlle Eichenberger]