Neuf ans après la sortie de Fantastic Mr. Fox, Wes Anderson fait son grand retour avec une épopée dystopique en stop-motion qui rend hommage à la culture japonaise tout en développant une critique fine de nos sociétés.


Dans son neuvième long-métrage, le réalisateur américain tient sa promesse faite trois ans plus tôt en se tournant de nouveau vers le stop-motion avec une histoire… qui a du chien. Wes Anderson a entretenu une relation souvent ambiguë avec le genre canin, car nombreux sont les films où le destin de nos amis quadrupèdes est malheureux, voire tragique. Etait-ce une bonne occasion de se rattraper ? Que réserve-t-il au meilleur ami de l’homme ?

Avec cette dystopie nippone, le réalisateur nous offre une formidable fable animalière qui interroge et critique sévèrement notre actualité politique, écologique, technologique et scientifique, ainsi que notre relation avec les animaux.

L’Archipel Japonaise…dans 20 ans
Une épidémie « truffoïde » se répand à travers la ville imaginaire de Megasaki. L’ère du toutou semble arriver à son apogée pour ne laisser place qu’ « aux grands sphinx allongés au fond des solitudes », les chats, ennemis ancestraux des canins.

En effet, lors d’une séance spéciale, le maire Kobayashi de la préfecture unie pose un décret, afin que l’île poubelle devienne une colonie d’exil. Et pour cause, « un blizzard de puces, de vers, de tiques et de poux contaminés met en danger la population de la ville ».

Bien que la législation autorise avec ironie et hypocrisie les opinions « dissidentes », le maire – secrètement allié aux chats – va s’abstenir de toute rigueur scientifique et va directement s’opposer aux chiens en se servant du prétexte de la grippe canine pour les déporter sur cette île. En homme politique exemplaire, il est le premier à déporter le chien « garde du corps » officiel de sa famille : Spot. Toutefois, Atari, le neveu du maire corrompu, qui l’a recueilli à la mort de ses parents, se rendra au péril de sa vie sur l’île pour retrouver son garde du corps et ami. Accidenté, un tourne-vis planté dans le crâne, il se fera aider par cinq chiens pour retrouver son fidèle compagnon et découvrira bien vite les dessous machiavéliques de ces terribles déportations..

Une dystopie maîtrisée
Avec L’île aux chiens, Wes Anderson nous offre une nouvelle aventure picaresque, poétique et esthétique soutenue par une narration quelque peu bancale, bien que nous y retrouvons la finesse et, paradoxalement, la rigueur du réalisateur. L’histoire peut paraitre simpliste, et, certains éléments diégétiques auraient mérités un approfondissement, mais elle s’articule à l’intérieur d’une complexité formelle, raffinée et maîtrisée. Rien n’est laissé au hasard ; son art de nommer les choses à la Georges Perec, ses différents plans horizontaux ou verticaux, cette réalisation géométrique, symétrique, presque scientifique, atténuée par une esthétique soignée et un humour exquis, se retrouvent magistralement dans ce nouveau film d’animation.

Tout en gardant cette magie enfantine qui recouvre la plupart de ses films, les différents personnages et décors évoluent au sein d’un surprenant réalisme, mettant ainsi en avant une violence et une cruauté qui n’apparaissent pas dans sa filmographie. Un réalisme qui ne transparait donc pas seulement dans la forme, mais également dans le fond. Comment ne pas apercevoir à travers cette fable animalière une critique de notre monde actuel ?

Dans vingt ans… Un futur qui nous est si proche. Le réalisateur ne met pas en garde, mais illustre avec un écrin extraordinaire ce qui est arrivé – la déportation -, ce qui arrive – l’isolationnisme politique, la corruption, le pouvoir, etc – et ce qui pourrait arriver – un désastre écologique et humain, une technologie remise entre de mauvaises mains, etc -, et nous pousse donc à avoir une certaine connaissance du passé et du présent pour envisager un futur différent de celui qu’il dépeint dans cet univers japonais.

Aussi, n’oublions pas cette fabuleuse illustration de la condition des animaux de compagnie, sinon des Animaux, les relations entre le monde animal et humain ou l’impact qu’ont les activités humaines sur le monde animalier. Le réalisateur semble d’ailleurs opérer une inversion des rôles : il dévoile l’animosité de l’homme et l’humanité des animaux. Leur donner la parole, et ne pas toujours traduire ce que les humains disent, ce n’est pas seulement les humanisés ou les personnifiés pour imager ou imaginer ce qu’est ou ce que sera notre monde, ce n’est pas seulement illustrer un manque de compréhension, mais c’est aussi traduire l’abandon, la peur et la cruauté qu’ils ne peuvent pas exprimer.


Cette vision de la saleté, de l’indécence et de la cruauté vous emmèneront bien loin de l’idéalisme naïf des jeunes amoureux de Moonrise Kingdom ou du parcours insolite et initiatique des frères du Dargeeling Limited, mais vous poussera à avoir une certaine conscience politique tout en vous délectant de l’humour, de la poésie et des fabuleuses techniques du stop-motion de Wes Anderson.

 

L’Île aux chiens (Isle of Dogs)
États-Unis, Allemagne – 2017 – 1h41

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson (avec la collaboration de Roman Coppola, Jason Schwartzman et Kunichi Nomura)
Twentieth Century Fox

L’île aux chiens : une fable animalière esthétique et politique
4.5Note Finale

A propos de l'auteur

« Désespoir, amour et liberté. L’amour. L’espoir. La recherche du temps perdu. » Comme Pierrot, j’aime la Littérature. Comme Godard, j’aime le cinéma. Après avoir étudié la Philosophie à l’université de Lyon III, je poursuis mes études en Master de Littérature et français moderne à Genève pour me diriger vers l’enseignement et le journalisme. L’écriture et le cinéma : un univers en perpétuel mouvement que je suis heureux de partager. Godard ne disait-il pas : « Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout ». De quoi assouvir mon inlassable curiosité.

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