Je me suis arrêté au bout de trente minutes. », « Voir des gens bouffer de la merde… Jamais de la vie ! », « Regarder Salò ? J’vais pas m’infliger ça. ». Considéré comme le film le plus controversé de l’Histoire du septième art, « Salò ou les 120 journées de Sodome » se traîne, depuis trente-huit ans, une réputation de film sale, irregardable et malsain. Et pourtant, l’ultime oeuvre de Pier Paolo Pasolini fait preuve d’une excellence engagée et contestataire, à l’humanité faite nue.

L’absolu du pouvoir
Le récit se déroule en 1943, durant la République Socialiste Italienne, régime fasciste et fantoche mis en place par Mussolini, et dont le centre effectif se trouvait dans la petite ville de Salò. Là, quatre notables, symboles des instances morales et dirigeantes (judiciaire, religieuse, politique et bourgeoise), vont organiser une expérience de toute-puissance en s’enfermant dans un château, avec huit garçons et huit filles, tous d’une beauté aveuglante et d’une docilité à toute épreuve.

Durant plusieurs mois, toutes leurs envies seront assouvies sur ces seize victimes, et ce sans aucune limite morale, ni sociale. Pasolini part ainsi du constat que cette domination de l’Homme par l’Homme fait partie intégrante du comportement humain. Ce pouvoir absolu, il ne l’explique jamais et il n’en a pas besoin, puisque l’histoire regorge d’exemples. Ce qui l’intéresse ici n’est pas le pourquoi, mais le comment. Jusqu’où peuvent aller des êtres de nature dominante, lorsqu’ils possèdent le pouvoir total ? Et comment un pouvoir réglé, mais livré à une unique réalité, ne peut-il pas imploser ? Avec « Salò », Pasolini décide d’explorer les possibilités d’une telle situation et va au bout de son propos.

Le sexe et l’objet
Mais pour appliquer ce pouvoir absolu, il fallait un élément concret et filmable. Les choix du corps et du sexe s’imposent alors naturellement comme métaphores de ce pouvoir. Ils sont l’antithèse de l’esprit et de l’intellect. Ils représentent l’animal et l’instinct. Ceux qui doivent réfléchir ici ne sont pas les protagonistes, mais nous, les observateurs. Dès le début du film, les seize victimes ne sont ainsi plus considérées comme des êtres à part entière, mais comme des objets. La déshumanisation est totale. C’est ce que Marx nomme la réification des corps et c’est ce que Pasolini assume totalement et utilise au maximum. « Faibles créatures, enchaînées, destinées à notre plaisir, j’espère que vous ne vous attendez pas à trouver la liberté ridicule que vous concède le monde extérieur » leur annonce le Duc de Blangis, devant l’entrée du château. La mort sera leur seul échappatoire. La décente aux enfers peut commencer et l’on assiste alors à tous les sévices possibles et imaginables par l’esprit humain : viols à répétition, scatophilie et urophilie forcées, humiliations incessantes, meurtres de sang-froid, mutilations, tortures, etc. Personne n’est épargné. Et au milieu de toute cette cruauté et de cette violence, les quatre notables deviennent eux aussi des corps. Mais ils gardent néanmoins leur rôle de maîtres philosophico-pervers. Ce paradoxe comportemental amène alors rapidement l’expérience à un stade d’anarchie complète et effrénée, qui ne s’arrêtera qu’une fois ces corps détruits. Pasolini a la réponse à sa question. Pouvoir absolu = anarchie et annihilation.

L’opératisme de la cruauté
Afin de mieux faire passer son propos, Pasolini le rend viscéral. Il ne touche presque pas au texte de Sade, se permettant juste une transposition historique pertinente. Et surtout, il conserve le découpage dantesque cyclique et régressif de la narration : Vestibule de l’Enfer, Cercle des Passions, Cercle de la Merde et Cercle du Sang. La mise en scène, elle, est d’une simplicité glaçante et n’offre aucun recul. La puanteur, les gros plans, l’absence de lignes de fuite, les corps pâles et malades, l’omniprésence des murs, les couleurs blafardes… « Salò » est froid, méthodique, voire mathématique et d’autant plus choquant et révulsif. Ce réalisme brutal et sans issue prend alors le spectateur en otage et ne lui laisse pas le choix : il doit être témoin. « Puisque tu as de beaux yeux, tu vas regarder », annonce un des notables à une victime. Le spectateur devient cette victime et en même temps ce bourreau. C’est ce que Pasolini voulait, c’est ce qu’il a fait.

Le film qui tua Pasolini
En dénonçant clairement les rapports de domination entre les Hommes et la déshumanisation des corps, Pasolini fait de son récit une hyperbole applicable à plusieurs systèmes sociaux et politiques. Pour lui, la situation de l’époque est pire que celle du fascisme des années 1940, car « le mal » était alors identifiable.

Aujourd’hui, il fait partie de notre vie quotidienne et forme l’essence de nos sociétés de consommation. Dans sa dernière entrevue, le cinéaste déclare : « La tragédie est qu’il n’y plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. […] Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. […] Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. » « Salò » n’est que l’illustration de cette pensée et un signal d’alarme, qui reste toujours tiré.

Quelques heures après cette entrevue, sur la plage d’Ostie, où il devait récupérer des bobines volées de son film, Pasolini est assassiné à coups de bâton et plusieurs fois écrasé par sa propre voiture. Une mort aussi violente et amorale que l’est sa dernière œuvre, qu’il ne verra jamais terminée.

Alors oui, la réputation de « Salò » est justifiée. Mais à aucun moment elle n’est gratuite et sert, au contraire, un propos humaniste essentiel. Et si les spectateurs réagissent encore aussi violemment à « Salò », c’est qu’il est toujours d’actualité.

Salò ou Les 120 Journées de Sodome
De Pier Paolo Pasolini
Avec Paolo Bonacellli, Giorgio Cataldi
Carlotta