La transsexualité, c’est le nouveau dada de Sebastián Leilo. Après les mésaventures de « Gloria » en 2013, voici celles de Marina qui doit faire face au deuil de son amour de 20 ans son aîné. Una Mujer Fantástica a obtenu le prix du meilleur scénario lors du dernier festival de Berlin en février 2017. Et aujourd’hui, de passage en Suisse, le réalisateur nous murmure quelques mots de plus sur son nouveau projet après 4 ans de silence.

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés ce fut à l’occasion de la sortie de « Gloria »  avec Pauline Garcia. Que s’est-il passé pour vous pendant ces quatre années ?
Je me suis enfermé pour écrire… j’ai écrit « Una mujer fantastica », un film en anglais et quelques autres projets puis j’ai commencé à tourner. Maintenant je fais la promotion de « Una mujer fantastica » et je tourne le film anglais « Désobéissance ».

Toujours  lors de notre dernière rencontre, vous m’aviez parlé de quatre projets alors en cours.  Comment avez-vous choisi lequel vous alliez tourner en premier.
Les chemins s’ouvrent naturellement, certains projets ont plus de force que d’autres mais surtout j’avais envie de faire un film en espagnol et un en anglais. Alors ces deux choses ont pris le pas. J’ai pris un peu de temps pour commencer les tournages mais j’ai tourné un film directement après l’autre, ce qui a été un processus un peu spécial.

Comment s’est passé le tournage de « Una mujer fantastica » ?
Ce fut intense. Mais filmer est toujours comme un miracle, on ne sait jamais ce qui va se passer. Dans ce cas « Una mujer fantastica », a été à la fois un film stimulant et difficile à tourner.

Dans d’autres interviews, vous déclariez que vous avez dû vous instruire avant de commencer le tournage, que voulez-vous dire par là ?
Je ne connaissais rien du sujet. Je n’avais pas d’amis trans. Ce n’est pas un film qui revendique une cause, mais l’histoire tourne autour d’un personnage et actrice trans. Alors ce fut pour moi très révélateur et très intéressant de rencontrer quelques femmes trans et surtout de connaitre Daniela de la Vega qui a fini par devenir le protagoniste principale du film et qui a porté ce film. C’est une actrice de grand talent et très naturelle, une force de la nature… mais qui avait aussi peu d’expérience, alors ce fut intense et stimulant comme tournage. De plus c’est un film qui va dans différentes directions et qui est polymorphe; ayant des éléments de différents genres qui convergent. Ce n’est pas un film nécessairement réaliste disons mais un peu plus démonstratif. Domestiquer tous ces aspects et mettre le film en marche fut le plus stimulant.

D’après vous, quelle est la principale qualité de « Una mujer fantástica »?
Fantastique a une double connotation. C’est un compliment quand on le dit d’un homme ou d’une femme pour les décrire, mais fantastique est aussi le produit de la fantaisie. Et là se trouve le jeu du film, certains diront d’elle qu’elle est fantastique car elle a une personnalité fantastique alors que d’autres diront qu’elle est le produit de la fantaisie, et c’est là que se trouve la grande question du film.

En 2016, le film « Anything » de Timothy McNeil co-produit par Mark Ruffalo fut critiqué par les organisations LGBTQ car le personnage transsexuel serait interprété par Matt Bomer et non par une actrice trans. Une décision différente de votre choix pour votre film avec Daniela de la Vega qui est réellement transsexuelle. Pensez-vous que c’est une obligation de faire jouer une actrice trans pour mieux visualiser l’exclusion dont souffre cette communauté dans notre société ?
C’est une question éthique et esthétique. J’ai vite compris que je ne pouvais pas tourner sans une actrice trans. Cela me paraissait avant tout une aberration esthétique. C’est comme à l’époque où il était interdit de faire jouer des hommes de couleur alors ils peignaient le visage d’hommes blancs en noir. Aujourd’hui c’est absolument aberrant. Pour moi il est beaucoup trop tard pour utiliser un corps qui n’ait pas la vie trans inscrit en sa peau.

Comment vous est venue l’idée d’un film sur un amour peu conventionnel ?
En réalité, ce qui m’a le plus attiré était le défi que représentaient  l’actrice et son personnage. Car il y a là quelque chose qui rompt les paradigmes de moule et de structure. Cela paraissait avant tout très provocateur pour moi et ça allait m’obliger à trouver des moyens de pousser le film dans des endroits que je n’avais pas encore explorés. Des endroits et des territoires cinématographiques et esthétiques, que des personnages plus réalistes rendent plus difficiles à atteindre. Je l’ai vu comme une opportunité et une catapulte esthétique pour aller plus loin. Mais ce n’est pas un film de cause, ce n’est pas un film pour rendre visible la lutte des trans. Si ce film peut y apporter quelque chose tant mieux, mais ce n’est pas son objectif premier, je pense que ce film est un animal plus complexe. Mais il peut aussi être vu comme une espèce de symbole de tout ce qui est fragilisé et laissé de côté, surtout aujourd’hui où l’on a l’impression d’un retour général au moyen âge.

Comment le film a-t-il été reçu au Chili, votre pays d’origine ?
Le film s’est installé dans la discussion publique et a eu beaucoup de couverture médiatique.  Il a installé une thématique dans les discussions sociales de façon très naturelle comme si il paraissait déjà y avoir un terrain fertile. Il n’a pas eu l’effet d’un ovni qui débarque de nulle part. C’est comme si une partie de la société était déjà prête et que l’autre partie non et la perçu avec plus de peur. Mais en général, je fus surpris par l’accueil. Je m’attendais à plus de division mais finalement le film a rencontré plus d’acceptation que de division, ce qui fut une surprise pour moi.

Il se dit aujourd’hui que le cinéma chilien se fait connaitre et respecter à l’étranger depuis maintenant 10 ans, grâce à Sebastien Leilo. Qu’en pensez-vous ?
Je ne pense pas. Ce qui s’est passé ces années, c’est qu’il y a eu beaucoup de personnes qui ont sorti beaucoup de films. Mais « NO » et « Gloria » furent deux films qui ont dépassé les festivals et sont entrés dans la distribution internationale, et réellement ce fut une grande et belle opportunité. C’est une chose d’être présent dans les festivals mais cela en est une autre d’arriver en salles. Et c’est  ce qui s’est passé ces dernières années et c’est très émouvant de faire partie de ça, mais vu de l’intérieur il s’agit de travail et encore de travail pour essayer toujours de faire du meilleur cinéma.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent de « Una mujer fantastatica » ?
C’est un film qui invite à explorer les limites de notre propre empathie, de ce que nous sommes disposés à accepter de l’autre, de ce que nous considérons comme légitime ou pas. J’espère qu’à la fin du film, après avoir vu Marina, les  gens puissent la comprendre et qu’après l’avoir tant observée, ils finissent par se sentir comme elle et souhaitent la voir réussir. Cela comprend découvrir des points d’empathie avec un personnage au sujet du quel peut-être certains spectateurs se seront dit en entrant dans la salle : je n’ai rien à voir avec ça. C’est un film contre les préjugés.

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