Quatre ans après son dernier film, Doctor Strange in the Multiverse of Madness, et 13 ans après son dernier film “original” non issu de franchise, Sam Raimi, légendaire réalisateur de la mythique trilogie horrifique Evil Dead, revient au cinéma de genre horrifique avec Send Help, un film de survie bien vénère se faisant une parabole du marché du travail et s’attaquant à la masculinité toxique.
Après avoir survécu à un accident d’avion, Linda Liddle et Bradley Preston se retrouvent seuls sur une île perdue au milieu de nulle part. Contraints de cohabiter malgré les tensions et les rapports de pouvoir, iels tenteront de dépasser leurs oppositions pour avoir une chance de s’en sortir.

Sans forcément marquer un tournant majeur dans la carrière de Sam Raimi, Send Help n’en demeure pas moins une franche réussite. À la fois glaçant, drôle, dramatique et parfois bien gore, le film captive par l’aventure de ses deux naufragées. Le récit parvient à rester d’une grande simplicité sans jamais tomber dans le banal. On sent que Sam Raimi a volontairement éludé certaines parties moins essentielles de son histoire pour ne conserver que la substance, celle qui capte pleinement l’attention du ou de la spectateur.ice. Cette dimension divertissante se retrouve également dans une tonalité parfois gaguesque, voire cartoonesque, où de nombreuses situations sont volontairement exagérées afin de créer un décalage humoristique. Celui-ci repose notamment sur l’opposition structurante entre Linda et Bradley, deux figures radicalement opposées. Tout cela, en retrouvant bon nombre de guimiiques de réalisation fidèles au réalisateur. Évidemment, la Shaky Cam ayant fait sa pâte est de retour, mais les passionnés du cinéma du réalisateur américain trouveront bon nombre d’éléments qui ont fait la saveur de son cinéma.

Toutefois, ce qui renforce l’intérêt de Send Help, c’est que le film, tout en étant profondément divertissant, fonctionne également comme une parabole du monde du travail et des rapports de pouvoir inhérents au salariat. Le récit met en scène une inversion des rapports de force entre un patron dominateur et son employée, fervente croyante en la méritocratie, mais confrontée à sa propre exploitation. Si l’approche manque parfois de subtilité – flirtant avec les gros sabots -, elle n’en demeure pas moins efficace. Le film expose d’abord une exploitation bien réelle dans la jungle impitoyable des start-up, avant de transposer cette dynamique dans la jungle, littérale cette fois, de la survie en inversant les acteur.ice.s. Raimi montre ainsi que la puissance et l’autorité des cadres reposent sur des structures fragiles et illusoires. Dans un environnement dans lequel les hiérarchies s’effondrent, le pouvoir apparaît soudainement fluide. Ce n’est plus le statut social qui permet de survivre, mais la débrouillardise. À l’inverse, Bradley incarne une éducation bourgeoise dominante, parasitaire, incapable de s’adapter hors du cadre privilégié qui l’a façonnée. Le film établit alors un parallèle explicite entre la survie en milieu hostile et la domination dans le monde du travail capitaliste. Un parallèle qui va se retrouver jusqu’au dénouement final du récit. Cette opposition se retrouve également dans le traitement de la solidarité. Linda se montre toujours prête à se sacrifier et à partager le fruit de son labeur, même avec ceux qui ne le méritent pas. À l’inverse, les figures du pouvoir – exclusivement masculines, issues des grandes écoles de commerce – sont profondément individualistes, prêtes à trahir à n’importe quel instant et à mettre les autres en danger pour préserver leur confort.

Enfin, impossible de passer à côté d’un aspect majeur du récit : la dynamique de genre, qui irrigue l’ensemble du film. Send Help s’emploie à dynamiter les divisions traditionnelles du masculin et du féminin. Linda y est dépeinte comme forte, intelligente, débrouillarde, intrépide et prête à tout, jusqu’à user d’une grande violence pour survivre. À l’inverse, le personnage de Bradley est présenté comme profondément fragile : né avec une cuillère d’argent dans la bouche, inutile, frêle, lâche et incapable de s’adapter à un environnement hostile. Par le prisme de la comédie, le film cible clairement les rapports de genre et critique le discours masculiniste traditionnel, qui érige le féminin en position d’infériorité face à la toute-puissance masculine. Dans un contexte marqué par une recrudescence des discours masculinistes, cette représentation viendra titiller bon nombre de spectateurs masculins dans leur masculinité. Raimi semble ainsi placer la masculinité toxique dans son viseur, la déconstruisant en la confrontant à un cadre de survie brut et violent. Dans la nature sauvage, les privilèges sociaux masculins ne valent plus rien et peuvent même devenir un handicap mortel. Sous ses airs de divertissement drôle, fun et sanguinolent, le film aborde finalement ces enjeux de genre avec une certaine efficacité.

En somme, avec Send Help, Sam Raimi démontre une nouvelle fois tout son talent de cinéaste, mais surtout sa capacité, au fil des années, à rester aussi percutant que pertinent, tant dans ses thématiques que dans sa manière de mettre en scène et de créer des images. S’il serait sans doute excessif de considérer ce film comme l’un des sommets de sa carrière, il n’en demeure pas moins une excellente porte d’entrée pour découvrir la filmographie foisonnante du réalisateur. À la croisée du divertissement sanguinolent et jouissif et de la métaphore piquante du marché du travail comme de la masculinité toxique, Send Help se pose, de manière presque surprenante, comme une œuvre particulièrement pertinente et stimulante.

Date de sortie: 11 février 2026
Durée: 1 h 53 min
Réalisatrice: Sam Raimi
Avec: Rachel McAdams, Dylan O’Brien
The Walt Disney Company


