Réalisé par Sara Golangelo, « The Kindergarten Teacher » est le remake américain du film israélien éponyme. Tout en poésie, beauté et subtilité, le long-métrage nous amène dans un récit peu habituel où notre sens moral est sévèrement questionné.


Lisa est enseignante dans une école maternelle et sa vie est, sous une apparente gaieté et sympathie, d’une banalité plus que morose. Éloignée de ses enfants qui commencent très doucement à faire leur vie, et prise dans un mariage teinté à la fois de tendresse et de la même indifférence qui caractérise le reste de sa vie, Lisa ne trouve un peu de répit que lorsqu’elle va aux cours de poésie qu’elle suit le soir. Le pire, c’est que même son ennui ne sort pas de l’ordinaire, elle partage le même triste sort qu’un nombre incalculable d’êtres humains sur cette planète : on vit notre vie bien réglée en ayant l’intuition que l’on pourrait avoir plus, mais quoi ?

Lisa semble avoir trouvé ce que la vie lui réserve. Alors qu’elle attend avec un de ses élèves que sa baby-sitter vienne le chercher à la fin des cours, elle surprend quelque chose d’absolument fascinant : Jimmy, 5 ans, commence à réciter, avec la légèreté qui caractérise les enfants de cet âge qui inventent des chansons sans queue ni tête, un poème qui la bouleverse au plus au point. Rien à voir avec les petites chansonnettes qui parlent de tout et de rien des enfants ; le poème de Jimmy est subtil, beau, est incroyablement mature. Lisa réalise alors qu’elle a peut-être entre ses mains un prodige de la poésie, et elle est prête à tout pour qu’il puisse s’épanouir.

De par le très jeune âge de Jimmy et l’acharnement de Lisa, le film pose des questions très intéressantes et problématiques : quelle est la responsabilité de Lisa pour encourager ce talent ? Jusqu’où a-t-elle le droit d’aller sous le prétexte que l’art n’est pas assez soutenu dans notre société ? Lisa est une anti-héroïne comme il est rare d’en voir ; là où il est devenu plutôt habituel de voir des personnages masculins aux bonnes intentions, mais aux méthodes discutables, le cinéma manque quelque peu de personnages féminins aux traits complexes, résidant dans cette zone moralement grise qui nous fait sans cesse nous questionner sur nos propres limites et ambitions.

Le film de Sara Golangelo bénéficie d’une des meilleures prestations de Maggie Gylenhaal (« Stranger than Fiction », « The Dark Knight« , « Crazy Heart« ) et compte parmi son casting le tout aussi talentueux Gael García Bernal (« Carnets de voyage », « Babel »). Parker Sevak, qui interprète Jimmy, le fait avec un réalisme troublant ; à la fois mature dans ses attitudes et empreint d’une certaine maladresse et d’une innocence enfantine, ce premier rôle donne à l’acteur une réelle opportunité de faire son début dans le cinéma.

À vrai dire, la seule chose que l’on pourrait reprocher à « The Kindergarten Teacher« , c’est de peut-être ne pas assez explorer les thèmes liés au sentiment de vouloir « plus » de la vie et de reporter nos problèmes sur un événement extérieur qui apparaît comme une porte de sortie ; Lisa n’est pas heureuse et prend Jimmy comme baleine blanche, sans se rendre compte que harponner une baleine ne peut pas la délivrer de son ennui. En dehors de cet éventuel et très léger manque de profondeur à ce niveau-là, le film est à l’image des poèmes de Jimmy : beau, sensible et déconcertant, sans jamais en faire trop.

The Kindergarten Teacher
USA   –   2018   –   96 Min.   –   Drama
Réalisateur: Sara Colangelo
Acteur: Maggie Gyllenhaal, Gael García Bernal, Ato Blankson-Wood, Libya Pugh, Michael Chernus, Parker Sevak
Outside The Box
13.03.2019 au cinéma

"The Kindergarten Teacher" : art, poésie et crise de la quarantaine
4.0Note Finale