À l’occasion de sa venue aux Cinémas du Grütli pour l’avant-première de son quatrième long-métrage, Yves, Benoit Forgeard a accepté notre invitation pour nous présenter sa dernière comédie qui offre une vision déjantée et poétique de l’entrée progressive des objets intelligents dans notre quotidien. Attention, vous ne regarderez plus votre frigo de la même façon.


Comment est né ce projet complètement givré ? Quelles ont été vos inspirations ?
Il y a quelques années, j’assistais à une conférence sur la Domotique, durant laquelle un ingénieur expliquait qu’il fallait s’attendre à avoir des véhicules munis d’un très grand nombre de capteurs, afin qu’ils puissent avoir une certaine autonomie. Il citait l’exemple d’une voiture qui serait capable de repérer l’endormissement du conducteur, prendre la main, garer le véhicule sur le côté, fermer les portières et appeler un proche pour récupérer le conducteur endormi. Cette histoire me paraissait raconter quelque chose de notre monde que je trouvais à la fois drôle, poétique et véridique. Au fond, je trouve que nous sommes dans le surgissement de quelque chose de miraculeux et de magique.


Pour faire le logo de Digital Cool, je me suis inspiré d’Apple. D’ailleurs, mon inspiration principale pour le « fribot » a été l’Iphone. Cependant, nous sommes loin de l’entreprise multinationale : il se trouve que Digital Cool est une startup.  On voit tout de même bien que le patron est fasciné par la Silicon Valley. Il semble se diriger vers un certain transhumanisme…

L’Intelligence Artificielle ( I.A. ) est devenu un genre cinématographique à part entière qui traite bien souvent ce sujet de façon sérieuse. Pourquoi vous-êtes vous tourné vers la comédie romantique ?
J’ai plutôt un goût pour la comédie, l’humour et le rire. Je trouve que nous sommes face à un sujet à comédie : l’idée que les I.A. s’insinuent dans des objets du quotidien pour prendre des initiatives, nous aider à aller mieux ou nous améliorer, est une idée comique. Par exemple, il y a quelque chose de drôle dans le fait qu’une brosse à dents puisse faire un diagnostic, conseiller ou donner son avis.

Certains trouveraient cela effrayant.
Ce n’est pas impossible de trouver quelque chose à la fois effrayant et comique. Quelque chose de tout bête comme la phobie des araignées : imaginez qu’une ville entière soit attaquée par des araignées, cela a quelque chose de comique.

Vous semblez avoir une certaine tendresse et une véritable considération pour Yves et les objets intelligents. Pensez-vous prendre parti pour ces nouvelles technologies?
Je ne voulais pas aller dans le sens commun et tirer sur l’ambulance, comme on peut parfois le dire. Je ne suis pas du tout technophobe. Au contraire, je pense que la technologie nous a beaucoup apportée et qu’elle continue à nous apporter beaucoup – probablement plus que certaines idées abstraites. J’ai voulu apporter quelque chose de plus ambiguë ; le résultat qu’apporte le réfrigérateur dans le film est ambigu, car on ne peut pas dire qu’il fasse le bonheur de son utilisateur, même s’il s’y efforce. À la fin, l’idée qu’il puisse trahir sa propre idéologie me plaisait énormément.

J’essaye de trouver des motifs poétiques pour débusquer du sens aux choses. Utiliser ce réfrigérateur intelligent, ce n’est pour moi pas dépourvu de sens. C’est au contraire quelque chose d’assez précis qui passe par une métaphore, afin d’englober toutes les machines intelligentes. J’essaye de faire en sorte que tous les motifs qui vont découler de cette histoire – par exemple, l’Eurovision avec les différentes machines – soient chargés de sens.

Quel genre de réalisateur êtes-vous Benoit Forgeard ? Êtes-vous comme Yves, frigide, mais au fond très sensible et rempli d’humour ; perfectionniste, voire omniscient, mais tout de même emphatique et désireux de laisser l’autre s’épanouir ?
C’est intéressant, car ces dernières années, j’ai suivi un cheminement de durcissement analytique dans mon approche de l’art qui a fait que j’ai parfois pu me sentir comme Yves. J’ai essayé d’aborder la question de l’écriture de façon un peu technique. Cependant, je pense qu’il faut faire attention à ne pas trop être extrême dans cette façon de faire, car on peut très vite perdre de la sensibilité.
Pour répondre plus simplement, je dois avouer mon goût pour le contrôle et la maîtrise, tout en sachant que ce sont deux choses qui peuvent progressivement t’entraîner vers une certaine distance un peu fatale. Si tu es dans une approche un peu trop analytique, tu risques de perdre un peu en sensibilité. Or, j’imagine qu’un bon artiste doit être sensible et analytique.

Yves, premier « Réfrigacteur » de l’histoire du cinéma ?
Je crois qu’il y en a eu d’autres, notamment dans le film Neuf semaines et demi. Il n’avait cependant pas de dialogues et jouait le rôle d’un faire-valoir. Quelqu’un m’a également parlé d’un court-métrage… Enfin ! Je pense que cela doit être le premier acteur. D’autant plus qu’il y avait un véritable acteur – Antoine Gouy – qui jouait en direct pendant le tournage pour qu’Yves soit le plus vivant possible. Pour le coup, ce n’était pas une voix pré-enregistrée. On peut donc dire que c’était un acteur à part entière à qui je donnais des directions.

Comment a-t-il vécu sa première montée des marches ?
Je pense avec frustration, parce qu’il n’a pas pu les monter. Il s’est malheureusement arrêté en bas, mais c’est déjà très bien !

Yves

Était-il essentiel que Jerem soit un rappeur et pas autre chose ? D’ailleurs, pourquoi le rap ?
Nous aurions très bien pu imaginer que Jerem soit un garagiste. À la base du projet, il n’y avait pas cette partie sentimentale. Je désirais surtout mettre en avant l’affrontement artistique. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup : existe-t-il un secteur de l’activité humaine qui ne soit pas paramétrable, et dans lequel les machines ne peuvent pas nous défier. Je me disais qu’artistiquement le rap est désormais une chose de très importante. Cela me paraissait donc intéressant que notre personnage principal, celui qui allait affronter ce réfrigérateur, soit dans ce domaine artistique. 

Comment William Lebghil a-t-il travaillé son personnage et appris à rapper ?
Il a participé à la création des morceaux pendant environ un mois. J’avais au préalable écrit les embryons de quelques chansons, mais je savais que je n’arriverais pas à écrire un rap aussi crédible et sale. J’ai donc fait appel à deux rappeurs : l’un pour la musique, Mim, l’autre pour les  paroles, Tortoz. Au fur et à mesure qu’ils faisaient leurs chansons, William était avec eux. Parallèlement, il apprenait à poser sa voix et à rapper avec Tortoz. Cela permettait d’observer un rappeur ; quand on est comédien, c’est toujours bon à prendre. C’est comme cela que la musique s’est faite. D’ailleurs, il existe désormais un CD qui contient les morceaux de rap, ainsi que les morceaux plus classiques de Bertrand Burgalat.

Pensez-vous que l’IA fera un jour de la musique, des hits, des disques ?
Oui, c’est déjà plus ou moins le cas. Ce n’est d’ailleurs pas très étonnant : bien qu’elle laisse la possibilité d’être libre et créateur, la musique est un système très codifié. Il y a des I.A. qui sont capables de faire des musiques « à la manière de » Bach, Mozart, Beethoven, etc. Elles vont repérer des séquences courantes chez un compositeur et vont les reproduire. On est vraiment dans l’analyse pure. L’oeuvre d’un artiste est finalement une base de données. Ce qui est intéressant, c’est de savoir si une machine peut être créatrice de but en blanc. Est-ce qu’elles peuvent l’être ? C’est une question passionnante… je crois qu’elles peuvent l’être. Il n’en demeure pas moins que cela n’aurait aucun sens, puisqu’elle n’aurait pas d’histoire.

Yves fait tout : il fait les paroles et la musique ! Il les fait probablement par rapport à une base de données : des textes, la musique du moment, ce que les gens veulent entendre, etc. Dans l’industrie musicale actuelle, on peut dire que l’I.A. a un champs très libre. Il faudra probablement lui inventer une histoire, parce qu’un artiste a besoin de s’entourer de vecteurs d’identification. Nous aimons savoir ou imaginer qui ils sont. Nous aimons nous faire du cinéma. Nous construisons une légende.
Dans Yves c’est possible, car le réfrigérateur arrive à s’émanciper de son utilisateur. Une forme de légende commence à se construire autour de lui. Si on me dit qu’un logiciel a fait une musique ou une exposition, cela sera certainement intéressant d’aller le voir, mais quel sens aura sa poésie ou son œuvre ?

Yves
FR – 2019 – 107min
Comedie
Réalisateur: Benoît Forgeard
Acteur: William Lebghil, Doria Tillier, Philippe Katerine, Alka Balbir, Darius, Antoine Gouy, Anne Steffens, Bertrand Burgalat, Sébastien Chassagne, Clémence Boisnard
Sister Distribution
24.07.2019 au cinéma

Les Cinémas du Grütli : en salle jusqu’au 06 août
https://www.cinemas-du-grutli.ch/agenda/28745-yves