Born on fire ; l’esprit s’enflamme

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Loup-Gabriel Alloati
Loup-Gabriel Alloatihttps://www.senscritique.com/LG_Alloati
Jeune passionné (entre autres) d’arts visuels, de littérature, de musique et de philosophie, je vois à travers le septième art une opportunité fascinante de réunir tous ces domaines grandioses dans l’enceinte d’une même œuvre. Lorsque conscientisées et exploitées avec caractère et ambition par les artistes et techniciens qui le composent, la diversité et l’ampleur phénoménales du potentiel artistique créatif du cinéma ne cessent de m’impressionner.

Dans certaines œuvres plane une atmosphère si présente et intense qu’elle en devient palpable. C’est l’impression que m’aura laissé « Born on fire », film initiatique (entre autres) magnifié par une expression artistique et thématique phénoménales.


C’est dans le cadre de la vingtième édition du Lausanne Underground Festival (LUFF), sous la rubrique « The mystical cinema of Jamil Dehlavi » (on comprend vite pourquoi) qu’a été projeté ce film, sorti en 1987 et réalisé par Jamil Delhavi.

Il raconte l’histoire de Paul, qui, afin d’en savoir plus sur la mort de son père, décide de se rendre sur les lieux de sa mort pour y trouver le « Maître musicien », dont son père avait justement parlé. Son parcours rejoindra celui d’une volcanologue (dont je n’aurai pas trouvé le nom) souhaitant étudier la cause des irrégularités de l’activité solaire, qui s’avèreront elles aussi liées au même Maître Musicien. Cette quête se ramènera rapidement à des tensions mystiques religieuses qui opposeront les éléments aquatiques aux puissances du feu et de la lave, une guerre qui opposera le protagoniste au Maître Musicien, meurtrier de son père, et un conflit dont les armes seront musicales.

Sans pouvoir prétendre avoir compris l’œuvre (le réalisateur, présent durant la projection, a même dit cela impossible pour lui, pour des raisons que l’on clarifiera plus tard), il m’apparaît toutefois important d’en souligner l’existence et la singularité et de la promouvoir aux yeux des potentiels intéressés (d’où la rédaction de cet article). On y trouve l’expression artistique d’un auteur dans ce qu’elle a de plus sauvage et mystique, transformant ce film en une expérience aussi bien sensorielle que spirituelle qui, à titre personnel, m’aura impressionné.

Tout d’abord, bien que certains screamers s’y apparentent (plusieurs spectateurs auront sursauté), on ne peut en aucun cas réduire l’œuvre au registre horrifique, ni même à aucun autre seulement. Bien que certains traits scénaristiques soient de nature dramatique, ils côtoient le déroulement d’une enquête familiale (la compréhension de la cause de la mort du père) avant de devenir une quête spirituelle (prise de conscience de son statut en tant que partie d’un système spirituel externe immense). Sans qu’on sache exactement où, ses intentions et ses sujets s’intervertissent et changent constamment de parcours, allant du contemplatif à l’expressif, de la magie à l’horreur, passant d’un amour et d’une sexualité sincères et romantiques pour arriver à une attirance corporelle compulsive et habitée quelque temps plus tard.

Bien que moins explosif que le reste du film, j’aurai admiré sans retenue la première demi-heure du film pour son sens du rythme et de l’ambiance. Sans y être aussi explicite et concentré qu’à la fin, on trouve déjà un intérêt pour les éléments aquatiques et les couleurs ambrées, faisant déjà transparaître l’étrange à suivre, ce qui, ajouté à un emploi intensif des silences, amène à la construction d’une ambiance aussi inquiétante que somptueuse. Il serait génial que, au vu de cette maîtrise confirmée des codes du genre, Jamil Dehlavi signe un jour un thriller en reprenant cette idée d’atmosphère pesante et étrange qui fonctionne si bien ici.

Il est étonnant de constater une certaine tendresse pour les personnes handicapées et marginalisées à travers le personnage du frère du protagoniste, incarné par Nabil Shaban, cause qui lui est commune au cinéma de Jodorowsky. Il est à préciser que l’inspiration n’est cependant pas forcément consciente, ou tient peut-être d’une coïncidence comme l’a fait remarquer le réalisateur lors du bref (mais ô combien édifiant) échange que j’ai pu avoir avec lui (dont certains angles seront directeurs de cette critique). Cependant, comme souligné par Jamil Dehlavi lui-même, le fait que Jodorowsky ait fait remettre un prix à l’un de ses films lors d’un festival pourrait dévoiler un lien qui unirait les deux auteurs, une sensibilité ou approche qui leur serait commune, bien qu’il s’agisse d’une coïncidence imprévue.

L’esthétique du film se caractérise par un travail de teintes et de lumières qui apportent à cette œuvre une ambiance particulière. Caractérisé par une palette de nuances de couleurs chaudes, allant des pierres aux murs, en passant par les lumières environnantes, cela donne une perspective intimiste à l’œuvre, qui contrastera avec la violence du grandiose expressif mystique de la seconde partie du métrage. Les éléments sont parfois filmés de très près (les colonnes des stalactites ou stalagmites [allez savoir] de la grotte, les pierres des murs, les paysages ensablés, les reflets aquatiques ou autres réverbérations lumineuses, les tapisseries, les tapis ou encore l’ongle déchirant le tissu de la chemise, mais aussi le corps des personnages, le grain de leur peau, leur couleur, etc.), ce qui permet de donner un aperçu matériel particulièrement réaliste et immersif.

Les perspectives savent également exploiter le grandiose des décors ou des paysages, témoignant d’une flexibilité visuelle admirable. Un camion roulant au premier plan, presque écrasé par l’immensité blanche impressionnante de la montagne au second plan, remplissant le cadre, me reste en mémoire, de même que les rapports de taille qui placent les personnages minuscules au milieu d’une nature sublime et grandiose qui les englobe, ou encore à l’intérieur de magnifiques constructions de pierre, si bien que les décors prennent autant d’importance que les personnages qui y sont placés.

Tout au long du métrage, on développe visuellement les éléments qui s’opposeront à la fin du métrage.  La lave est filmée comme bouillonnante, explosive, et ô combien dangereuse. De la même façon que le feu y est menaçant, et on ne peut qu’imaginer les difficultés qu’a dû impliquer son emploi durant le tournage.

Rattaché au Maître Musicien, ses reflets lumineux orangés en font ressortir le corps vieilli et étrange, et en font étinceler le regard menaçant, et les décors enflammés qui l’entourent donnent une aura inquiétante et funèbre au personnage, qu’appuie la présence d’un crâne humain dans la grotte (élément symbolique important qui fera l’objet d’un plan surréaliste, mis en parallèle avec le soleil). L’acteur qui le joue parvient à transmettre une intensité dans son exploitation de la gestuelle extrêmement direct, appuyé par un travail des regards qui lui ajoute une dimension étrangement humaine.

L’eau, à l’inverse calme et évoquant une stabilité extrême, s’affirme comme antithétique à l’hystérie infernale des flammes. Bien qu’extrêmement calme et pure, cristalline et froide, elle n’est pas sans évoquer une certaine puissance monumentale et inébranlable, sorte de force tranquille et sous-terraine. 

À propos d’acteurs, outre la performance d’Orla Pederson dans le rôle du maître musicien, je trouve celle de Peter Firth, dans le rôle du protagoniste d’un naturel tout à fait admirable. Parfois, de façon anodine (une simple posture, un simple ton de voix, un simple regard), ces petits détails ajoutent une crédibilité géniale à son personnage. Ses qualités sont si naturelles et instinctives au regard du spectateur qu’elles m’auront échappé lors du visionnage, et ce n’est qu’en y repensant (comme très souvent dans tout regard critique ou analytique) que je prends conscience de cette finesse dans la qualité de jeu. (pour reprendre une expression chère à Philippe Leuba 🙂 Suzan Crowley fait également preuve d’une capacité expressive exceptionnelle. On saluera la dévotion des acteurs, bravant les dangers du tournage, acceptant de tourner dans des environnements enflammés (sans assurance technique ou financière), ou le saut final aussi courageux qu’imprudent particulièrement dangereux, mais que l’actrice aura tout de même accepté d’effectuer, ce qui apporte un rendu au réalisme frappant et impressionnant, sorte d’équivalent naturaliste aux fameuses cascades de Tom Cruise (!)

L’intensité musicale et visuelle de la « confrontation » finale s’impose comme une scène mémorable et impressionnante. Le silence du frère se brisera alors, et laissera s’exprimer un chant de désespoir furieux. L’eau jusqu’alors calme et apaisante s’anime avec force et violence sous les impulsions musicales du protagoniste et de son frère, donnant lieu à des images aussi fabuleusement vivantes qu’impressionnantes, et s’oppose à l’hystérie furieuse du feu ; combat au manichéisme sublime que magnifie l’emploi de la musique.

L’ambiance sonore, par moments, immerge dans un registre étrange et mystique, que complète une fine sélection de musiques originales (Poulenc et Debussy notamment). Aux thèmes très méditatifs s’opposeront des sonorités plus proches du registre expérimental, bizarroïdes et légèrement inquiétantes.

Le réalisateur a affirmé avoir travaillé à l’instinct, ce qui se ressent pleinement à bien des moments du film… On semble échapper à toute logique rationnelle pour laisser place à un émerveillement et une fascination mystique que dégagent les décors et les ambiances. Les plans d’une lave bouillonnante et surpuissante, quasiment explosive, confirment la vivacité de cette nature perturbée par le Maître Musicien. 

 À l’inverse, bien des éléments rappellent Andrei Tarkovski dans leur étude du mouvement aquatique et des forces naturelles, ainsi que le calme poétique et mystique que dégagent les décors majestueux. « Movement is made more meaningful in the context of stillness », a dit un jour le réalisateur de Stalker et Nostaghia, citation qui me semble s’adapter parfaitement aux prises du film. Comme un auteur qui contemple la nature et tâche d’en imprimer l’énergie magique et fascinante sur la pellicule. Un plan en particulier, filmant un tissu emporté par le courant du torrent et suivant passivement son parcours instable, aurait parfaitement pu trouver sa place dans les deux films cités. 

Ce style impulsif et contemplatif, privilégiant l’observation et la fascination à la réflexion, n’empêche évidemment pas l’insertion d’éléments symboliques beaucoup plus conscientisés et pensés, permettant et assumant une diversité des approches créatives. L’œuvre exploite le principe du djinn, force motrice de l’œuvre, l’individu découvre sa place en tant que partie infime d’un système originel mystique dont il est issu et auquel il doit retourner, idée initiatique qui, elle aussi, n’est pas sans rappeler Andrei Tarkovski. S’y ajoutent de nombreuses considérations sur la théologie islamique dont je ne ferai cependant pas l’étude, par manque de connaissances sur le sujet.

Cela rend donc la compréhension de l’œuvre difficile pour son auteur comme pour son spectateur. Les intentions sont diverses, et parfois indiscernables, quitte à être trompeuses. À titre d’exemple, là où on aurait pu croire à un symbolisme fort et conscient dans le choix de la pièce de Poulenc, un des morceaux directeurs du film, Jamil Dehlavi m’a expliqué l’avoir exploité simplement parce qu’il lui semblait concorder à l’ambiance et à l’impression qu’il se faisait du film. De la même façon qu’il a dit durant la conférence avoir été dirigé à plusieurs reprises par des inspirations soudaines, sans forcément les comprendre.   Mais viennent s’y mêler des considérations religieuses ou spirituelles beaucoup plus construites, et dans ce spectacle en vrac d’images, on ne sait exactement quoi regarder. (Et Jamil Dehlavi lui-même a incité le spectateur à se faire son propre avis et sa propre interprétation de l’œuvre, ne souhaitant pas la voir réduite à une seule vision)

Et cela en dit finalement beaucoup sur la méthode artistique. Un auteur n’apparaît pas ici comme le seul maître de son œuvre, la vision d’un réalisateur sur une œuvre qu’il a dirigée n’est pas forcément unie, et parfois même pas claire. Beaucoup d’intentions ou d’idées naissent sur le moment, sans qu’on sache exactement pourquoi, et bien des choses découlent d’éléments qui nous sont externes et incontrôlables, que l’on ne peut que les capturer sur pellicule sans imprimer en même temps leur origine.

Bien des éléments resteront donc mystérieux ou inexplicables, et manqueront à cette brève et très partielle et imparfaite couverture, mais c’est, je pense, un des constituants de la poétique envoûtante de cette œuvre méconnue et marginale, que je vous invite ardemment à découvrir.

Born on fire
Royaume-Uni – 1987 – 83 min
Réalisé par Jamil Dehlavi
Avec Peter Firth, Suzan Crowley, Nabil Shaban, Ogal Peterseon, Stefan Kalipha
Sociétés de production : Dehlavi Films, Films four international

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