Chronique par Luca Califano
Le voici le voilà, le temps attendu Lion d’or de la 82ème édition de la Mostra de
Venise est enfin disponible dans nos salles obscures. Quatre mois après avoir reçu
le prestigieux prix de cette édition 2025, Father Mother Sister Brother du réalisateur
états-unien Jim Jarmusch nous propose une plongée dans des interactions
familiales passionnelles, entre contemplatif et sensoriel, mais surtout sous une forme
peut-être trop élitiste.
Father Mother Sister Brother raconte trois histoires différentes qui explorent les
relations entre des enfants devenus adultes et leurs parents parfois distants, ainsi
que les liens qu’ils entretiennent entre eux.

Ce que l’on peut commencer à dire en préambule, c’est que Jim Jarmusch continue
à explorer son cinéma avec une réelle passion. On se retrouve devant une œuvre
formellement magnifique dans le traitement de l’image, explorant à la fois la sérénité
poétique et la mélancolie. On peut relever un travail sur la lumière tout bonnement
sublime, exprimant à la perfection ce spleen que le film dépeint. Avec, en plus, une
touche visuelle et sonore cosmico-onirique, venant notamment jouer sur la transition
entre les différentes parties, apportant une sensation planante et hallucinatoire au
récit. Un mélange de sensations exprimées par le travail de l’image, qui emporte le
spectateur.ice dans un voyage tendre et sensoriel de trois situations familiales très
différentes. Entre la perte du lien paternel, la maladie, la solitude, le deuil, les
rivalités familiales, la crainte du regard parental et bien d’autres thématiques encore,
Jarmusch explore les dynamiques familiales sous de multiples angles, avec
délicatesse mais aussi une certaine gravité assumée par instant. Un ton
parfaitement maîtrisé, évitant à la fois l’excès de sentimentalisme et le piège du
fatalisme mélodramatique.

Une œuvre où l’émotion des personnages et la richesse de leurs vécus constituent le cœur même du récit. Des personnages interprétés à la perfection par un casting en très grande forme – composé d’Adam Driver, Tom Waits, Mayim Bialik, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Indya Moore, Luka Sabbat, Vicky Krieps et Sarah Greene – qui réussissent toutes et tous, par une direction d’acting impeccable, à faire émerger des figures singulières, traversées par des émotions et des postures multiples.

Toutefois, malgré l’ensemble de ces éléments filmiques centraux dans la qualité
intrinsèque du nouveau film de Jarmusch, il faut néanmoins reconnaître un dispositif
relativement élitiste, qui laissera certainement énormément de gens sur le carreau.
En ce sens, la tonalité et le rythme du long métrage d’une très grande lenteur,
prenant certes le temps de laisser ces personnages “vivre” dans le cadre, apportent
une sensation soporifique au fil du récit, voire dans les cas les plus extrêmes, un
ennui profond. On reste sur un film plutôt bavard, où l’on suit des dialogues entre 2
ou 3 personnages sans plus de fioriture ou d’autre retournement de situation. On
peut se rattacher néanmoins au fait que le spectateur.ice assidu et avisé apprendra
à l’aide du métrage comment acheter des champignons hallucinogènes à Pigalle.
Chouette ! Plus sérieusement, ce dispositif pourrait pleinement être réussi – 12
hommes en colère de Sidney Lumet ou tout bonnement Paterson de Jarmusch
lui-même nous le prouve – mais ici, par le choix voulu de Jarmusch de jouer avec
une atmosphère langoureuse et vaporeuse, ce choix artistique peut véritablement
faire sortir de nombreux spectateurs.ices du film.

Dans une réflexion plus poussée, avec Father Mother Sister Brother, on est sur une forme de cinéma relativement bourgeois, qui va se focaliser sur la charge émotionnelle familiale de personnages privilégiés. Certes, l’œuvre conserve une indéniable beauté stylistique et lyrique, mais lorsqu’on s’interroge sur son accessibilité, force est de constater que son approche résolument contemplative demeure exigeante et ne se prête pas nécessairement à tous les publics. En réalité, la beauté visuelle, la texture singulière et le rythme propre que Jarmusch insuffle à son film s’accordent parfaitement avec l’esprit du Festival de Venise. Rien d’étonnant donc de voir ce film remporter la plus haute distinction du festival, tant ce dernier coche tous les standards du “grand cinéma d’auteur.e” prôné par ce prestigieux festival.

En somme, Father Mother Sister Brother est une œuvre à double tranchant. À la fois
attirant et passionnant, tant la vision artistique caractéristique de Jarmusch
transparaît à l’image, dans une galaxie de personnages et d’interactions
particulièrement touchante. En même temps, c’est aussi une œuvre peu accessible,
traînant parfois dans son récit, ce qui lui confère une aura de film soporifique et
quelque peu pompeux. Libre au spectateur.ice de positionner son curseur selon son
ressenti. Il n’en reste pas moins que la proposition reste très intéressante, tant le film
se permet de raisonner (ou non) de manière particulièrement différente selon le vécu
et la sensibilité de chacun d’entre nous. Une œuvre ambivalente mais attrayante, qui
laisse la liberté au public de monter dans le train ou de rester à quai.

Réal.: Jim Jarmusch
Acteurs, Actrices : Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps
Sortie : 07 janvier 2026
Genre : Drame, Comédie
Distrib. : Les Films du Losange, Scala Films


