Après Cliff Martinez, l’équipe de Daily Movies présente au dernier Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel, a rencontré Jeff Grace, compositeur de musiques de films peu connu du grand public, mais dont les partitions transpirent un talent indéniable. De ses collaborations avec des cinéastes comme Ti West (« House Of The Devil »), Jim Mickle (« Stake Land ») ou encore Larry Fessenden (« The Last Winter ») ressortent des musiques magnifiques respectant le genre.

– Comment êtes-vous devenu compositeur de musique de films ?
– J’ai grandi en jouant de la musique, mon instrument de prédilection étant le piano. Et naturellement je me suis dirigé dans cette direction quand il a fallu choisir un métier. J’ai toujours aimé la musique, plusieurs genres différents que j’ai eu l’occasion de jouer à plusieurs reprises dans des groupes, du rock, du jazz, du classique. Ensuite, je suis allé à New York pour suivre une école de composition et de « jazz performance ». Dans cette école, j’ai rencontré quelqu’un qui connaissait un ami de sa famille qui possédait une compagnie qui produisait de la musique pour les chaines de télévisions de la région de New York, ainsi que des compositions plus artistiques pour le « American Ballet Theater ». A la fin de mes études, comme je ne savais pas trop encore dans quelle voie me lancer, j’ai pu travailler plusieurs années pour cette compagnie afin d’acquérir de l’expérience. Durant cette période, par chance, j’ai rencontré un ami de mon colocataire qui venait de commencer à travailler pour Howard Shore et il se trouvait qu’ils étaient à la recherche de quelqu’un avec des connaissances spécifiques que j’avais justement étudiées à l’école. Je me suis fait engager juste avant le gros projet « Le Seigneur des Anneaux » et j’ai donc eu l’énorme chance de participer à toute l’élaboration de cette musique. J’ai travaillé pour Howard Shore durant quatre ans. En parallèle, sur New York, j’ai également composé plusieurs musiques pour des films d’étudiants.

Pendant que je travaillais pour Howard, j’ai rencontré Ti West et Larry Fessenden et comme ils m’ont proposé de composer la musique du premier film de Ti, j’ai quitté mon travail chez Howard Shore pour me consacrer à mes propres compositions.

– Pouvez-vous nous parler de votre travail sur l’orchestration du « Seigneur des Anneaux » ?
– Ce fut une excellente opportunité pour moi de travailler pour un compositeur aussi renommé que Howard Shore, j’ai beaucoup appris durant ces quatre ans. De plus, je n’avais jamais travaillé pour un compositeur de musiques de films, seulement avec des compositeurs de classique. Donc, sur une période comme celle-là, avec un projet tel que celui-ci, j’ai pu observer et apprendre au quotidien les méthodes et techniques utilisées pour l’orchestration d’un gros projet hollywoodien par un compositeur de premier ordre. Au-delà de cela, ce que j’aime particulièrement chez Howard Shore, c’est la manière qu’il a de composer de la musique pour les scènes de dialogues. Pour les séquences d’action, il est plutôt facile de placer de la musique, elle accompagne les images, sans interférer avec le texte. Mais pour les scènes de dialogues, il est difficile de composer une musique qui ne soit pas trop envahissante, toute en restant perceptible pour le spectateur. Howard le fait de manière merveilleuse ! Durant ces années, j’ai également pu me familiariser avec un orchestre, les sessions d’enregistrements dans de grands studios, participer aux orchestrations, etc. Ce fut un excellent tremplin pour ensuite composer et enregistrer mes propres musiques.

– Vous collaborez de longue date avec Ti West, Larry Fessenden et Jim Mickle : est-ce plus facile de travailler ainsi ?
– Quand je travaille avec un réalisateur pour la première fois, une grande partie du temps, au début du projet, est d’apprendre à se connaître et communiquer ensemble. De plus, il est plutôt difficile de parler de musique. Donc, oui, les collaborations de longues durées facilitent grandement la tâche. Ce qui est drôle avec Ti (West), c’est qu’il ne veut pas faire deux fois la même chose, ce qui rend mes collaborations avec lui très excitantes. Ti ne monte pas ses films avec de la musique.

Quand il me montre pour la première fois son film, il est sans musique, je pars de rien pour composer. Et même si au début, cette méthode est un peu plus longue à se mettre en route, elle laisse une énorme place à la créativité. Une autre chose très intéressante avec ces trois réalisateurs, c’est qu’ils sont tout d’abord intéressés par les protagonistes et l’histoire, leurs personnages sont souvent des gens normaux auxquels il arrive des choses extraordinaires. De cette manière, le spectateur a le temps de s’attacher aux personnages avant que le film ne bascule vers l’horreur.

Pour moi, spécialement avec Jim (Mickle), ça me permet de composer une musique plus dramatique dans un premier temps, artistiquement plus intéressante et loin des standards des musiques horrifiques typiques, avant les séquences d’action plus agressives, musicalement parlant.

– Expliquez-nous vos choix pour la Carte Blanche que vous a donnée le NIFFF ?
– « Entretien avec un vampire » est probablement une des meilleures musiques composées par Elliot Goldenthal ! Au début de ma carrière, j’étais très intéressé par ses musiques composées pour le cinéma. Son travail avec les images, son instrumentalisation, sa connaissance pointue de l’orchestre et de l’opéra… Écoutez bien, dans ses compositions on peut entendre beaucoup Puccini. Sur ce film, Goldenthal a remplacé George Fenton, qui avait composé une musique que les producteurs jugeaient trop lente, ce qui détonnait par rapport au rythme également lent du film. Son score est très énergique, mais aussi d’un lyrisme admirable.

L’orchestration est incroyable, sachant qu’il n’a eu que deux semaines et demie pour composer sa partition !

Pour « Planet of the Apes », que dire sur Jerry Goldsmith (rires), il fait partie des plus grands ! Son score pour le film de Franklin J. Schaffner est avant-gardiste, il a beaucoup expérimenté et utilisé différentes technologies sur cette partition, des sons sauvages, des percussions surprenantes, pour représenter cette planète dirigée par les singes. Parmi le nombre impressionnant de chefs d’œuvres composés par Goldsmith, cette musique en particulier est fascinante.

Sur « Shining », il ne s’agit pas du score original, que Kubrick avait finalement rejeté, afin d’utiliser de la musique de concert existante (Béla Bartok, Krzysztof Penderecki et György Ligeti). Pourtant, la manière dont les images se fondent avec ces musiques est tout à fait incroyable, donnant une aura inoubliable au film.

– Quels sont vos projets ?

– J’ai terminé le nouveau film de Jim Mickle, « We Are What We Are », en janvier (ndlr : le film était présenté à Neuchâtel en première Suisse) et à mon retour je vais commencer à travailler sur son prochain. D’ailleurs Jim aurait dû venir, mais comme il a débloqué son budget lors du dernier festival de Cannes, il commence à tourner la semaine prochaine. Il s’agira également d’un film de genre, un thriller dans la tradition des « pulps novels », adapté du roman « Cold in July » de Joe R. Lansdale (ndlr : « Bubba Ho-tep »).

[David Cagliesi et Jean-Yves Crettenand]

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