De L’Autre Côté De La Mer De Pierre MaillardA la fois tableau d’une Albanie dévastée et chronique de trois destins tourmentés, le nouveau long-métrage de fiction du cinéaste suisse Pierre Maillard hésite entre document réaliste et peinture impressionniste.


De L’Autre Côté De La Mer De Pierre Maillard

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D’où vous est venue l’idée de ce film?
En fait c’est la réalité qui a rejoint le film. J’ai commencé à écrire le scénario dans le sud de l’Italie, j’avais une idée de base qui était de raconter cette fable : « quitter la réalité, elle reviendra par la fenêtre », je me situais alors près d’une côte dans les Pouilles et une fois par semaine un bateau de migrants venait se fracasser sur les rochers. Ensuite le film s’est construit suite aux nombreux repérages que j’ai faits en Albanie.

Et pourquoi l’Albanie en particulier ?
Parce que je voulais que mon photographe soit dans les Pouilles, il y a de nombreux arbres extraordinaires comme des oliviers plurimillénaires qui ont vu les légions romaines, c’est fascinant. Le protagoniste va ainsi traverser la mer puis les montagnes albanaises pour rechercher des arbres et en même temps il va revenir sur les pas de cette photo de trop qui a justement été prise dans les montagnes entre l’Albanie et le Kosovo. Il me semblait que ce pays pouvait être filmé comme un pays post-guerre.

Quel message cherchez-vous à faire passer à travers ce film ?
Il n’y a pas forcément un message préétabli, mais c’est plutôt l’exploration d’une situation, dans message il y a messianique je ne suis en rien messianique ! (rires) C’est plus une moral qu’un message : « On ne peut pas s’extraire du monde, le monde revient à vous. »

Le film prend son temps, il y a de nombreux plans sur la nature omniprésente…
En effet, j’aime à dire que c’est un film d’action poétique. Il est totalement en extérieur, de ce point de vue-là c’est un film d’action, mais sans violence, la violence est au début, elle est ensuite uniquement hors champs mais l’histoire tourne autour de la violence.

J’avais envie d’être dans la nature, c’était une profonde volonté, debout dans le vent sous la pluie, dans toutes les circonstances, j’adore cela ! Il y avait des endroits très difficiles d’accès et des paysages étonnants. Je pense que l’homme peut arriver à se réconcilier avec lui-même, grâce et à travers la nature justement. Dans le film il y avait une progression, parce que je voulais la nature très belle dans les montagnes, avec des arbres, de l’eau. Mais ensuite, au fil du parcours, on va montrer des ruines de toutes les époques, antiques comme de l’époque communiste, jusqu’à des ruines industrielles. On quitte peu à peu la nature pour entrer dans la catastrophe.

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Avec Carlo Brandt, vous êtes tous deux Genevois, mais sauf erreur n’aviez jamais travaillé ensemble ? Comment s’est faite cette rencontre ?
Je n’ai pas fait d’études de cinémas à proprement dit, mais pour différentes raisons à l’époque j’ai décidé d’organiser moi-même mes universités de cinéma. J’ai fait alors un travail théorique, puis j’ai fait un bouquin sur le cinéaste japonais, Ozu, j’ai également fait un peu de pratique avec de la vidéo, du 16 mm et puis j’ai sérieusement travaillé comme acteur pendant quelques années, mais non pas pour en faire mon métier, mais je voulais savoir ce que c’était, voir de l’intérieur, être dirigé par des metteurs en scène et c’est là que j’ai rencontré Carlo, sur la scène culturelle genevoise de l’époque. Pour ce film, je voulais un photographe d’un certain âge, qui avait de la bouteille et il me semblait qu’il pouvait interpréter à merveille ce personnage taiseux et bourru, ce photographe de guerre. D’autant plus que sa carrière théâtrale l’avait mené à jouer des rôles de guerre notamment dans les pièces d’Edward Bond, dramaturge anglais. Carlo avait déjà fait un travail dessus qu’il pouvait mettre au service de ce film.

Carlo Brandt a dit lors d’une précédente interview que nous avons besoin de la fiction pour traiter l’actualité, qu’en pensez-vous ?
J’abonde tout à fait dans son sens : on est bombardé de nuage incessants d’information, sous toutes formes, image et sons, par exemple hier, 400 migrants noyés, aujourd’hui 200 ! Ça se passe mal en Syrie, au Yémen, les proportions qu’ont prises les migrations avec une Europe qui se referme sur elle-même, on a l’impression que le monde est en feu ! Tout cela nous tombe dessus tous les jours, comme une cascade d’eau sur la tête, face à tout cela nous ne pouvons plus réfléchir aux choses essentielles. C’est en cela que la fiction, à travers des destins plus personnels, arrive à faire passer des sentiments, des messages et ainsi nous donner un regard sur notre réalité qui ne peut que nous aider face à ce flux incessants d’informations. C’est un film qui prend son temps, contrairement à un cinéma dominant actuel, il nous permet d’avoir une autre respiration sur le monde.

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D’autres projets en perspectives Pierre Maillard ?
Oui bien sûr, toujours ! En même temps, je n’ai rien de prêt dans un tiroir étant donné que j’écris mes scénarios, personnellement je suis obligé d’aller jusqu’au bout du film, de l’accompagner, ensuite, comme un enfant j’espère qu’il se débrouillera tout seul. Je dois également tirer un certain nombre de leçons de la part des spectateurs, de ce que je reçois, de ce qu’ils ressentent, ce que j’ai fait juste ou faux, il y a tout ce retour d’expériences qui est important. D’autres ne fonctionnent pas comme cela, mais aujourd’hui j’ai le temps. Bien entendu je peux mourir demain, comme tout en chacun, ce n’est pas pour autant que je vais aller vite. Généralement ça me prend 3-4 ans pour faire un film, surtout dans les conditions avec lesquelles on travaille ici, je ne me plains pas du tout, mais on n’a pas une industrie cinématographique qui nous permet d’avoir un rythme plus soutenu. On recommence toujours un peu à chaque film. Tous mes films sont des prototypes, je ne vais pas faire « De l’autre côté de la mer 2 » (rires).

De L’Autre Côté De La Mer De Pierre Maillard

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Un dernier aspect important du film que vous souhaiteriez relever ?
C’est vraiment un film fait pour le grand écran, parce que c’est un film de nature avec une image qu’on a vraiment travaillée avec Aldo Mugnier, il y a également un gros travail sur le son et la musique et seule l’ampleur d’une grande salle peut rendre justice à ce travail visuel et sonore. Le cinéma ça nous permet de se laisser aller dans ce voyage, c’est un road movie qui va des montagnes à la mer, mais c’est aussi un voyage intérieur de deux personnages.

De L’Autre Côté De La Mer

De L’Autre Côté De La Mer
De Pierre Maillard
Avec Carlo Brandt, Kristina Ago, Michele Venitucci
Aardvark Film Emporium
Sortie le 20/04

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