Après un passage au Festival Lumières à Lyon, l’actrice américaine Jane Fonda a poursuivi sa virée à Paris, avec une halte à la Cinémathèque française pour y rencontrer son public et parler de sa carrière.


Rayonnante dans sa 81ème année, Jane Fonda a fait son entrée à la Cinémathèque française de Paris, le 22 octobre en soirée. Dans la salle, pour l’accueillir, on compte majoritairement des cinéphiles, ses admirateurs, de nombreux invités, et quelques noms connus comme l’ancienne Ministre de la Justice Christiane Taubira. Au total, l’auditoire Henri Langlois aura rassemblé plus de 400 personnes venues assister à la Masterclass de « cette icône iconoclaste », définie comme telle par le Directeur de la Cinémathèque française, Frédéric Bonnaud. Comme à son habitude lorsqu’elle est de passage dans sa ville de cœur, Jane Fonda s’est exprimée dans un français parfait, mêlant avec charme quelques mots en anglais pour revenir sur sa carrière au cinéma, ses engagements et ce lien indéfectible qui la lie à la France depuis si longtemps.

Actrice en devenir
Fille de l’acteur à la haute réputation Henry Fonda, comment ne pas suivre les traces de son père sur les plateaux de cinéma. « Quand j’étais jeune, j’ai commencé comme secrétaire, mais j’étais tellement nulle que j’ai été mise à la porte en peu de temps ! (rires) », a raconté l’actrice oscarisée à deux reprises depuis. A la fin des années 1950, la jeune Jane commence alors des cours de théâtre dans la prestigieuse école Lee Strasberg Theatre Institute. Une formation de référence aux Etats-Unis lorsque l’on souhaite mener une carrière d’acteur. C’est notamment là que les Robert De Niro, Alec Baldwin et autres Angelina Jolie feront leurs premiers pas.

Pour cette actrice en devenir, l’apprentissage s’avère riche et concluant. Le professeur remarque son talent. « En sortant de la classe, je me sentais pousser des ailes. Rien ne me semblait impossible ! », s’est-elle souvenue. Cette école de théâtre lui transmettra le goût du jeu et lui inculquera l’empathie nécessaire au métier d’acteur. Car chez Lee Strasberg, on privilégie une méthode introspection appelée « méthode Stanislavski ». Elle est enseignée aux élèves et consiste pour l’acteur à amener le personnage en soi et non l’inverse, en puisant dans ses propres affects pour créer l’émotion. « Mon père était absolument opposé à cette méthode. Lui, qui ne laissait jamais transparaître aucune émotion. Mais pour moi, ce fut une révélation ! », s’est-elle exclamée.

Bien des années plus tard, en 1981, sur le tournage de « La Maison du Lac », père et fille se retrouvent à incarner à l’écran, la relation qu’ils entretiennent dans la vie. Des rapports complexes qu’elle explique longuement dans son autobiographie « Ma vie », livre paru en 2005. « Mon père avait peur de montrer ses émotions. Mais moi, je voulais qu’il les ressente et qu’il les dévoile lui aussi face à moi. Alors, dans une scène où l’on était que tous les deux, je lui ai touché le bras comme pour faire un pas vers lui, ce que je n’avais pas fait pendant les répétitions. Lui, surpris, c’est caché le visage. Mais j’ai su que nous nous étions compris, qu’il avait compris ce que j’attendais de lui », a raconté la lauréate de deux Oscars.

« Il faut de l’empathie pour faire ce métier. En incarnant un personnage, on perçoit le monde différemment et donc on agit différemment aussi. On s’intéresse à l’autre et on apprend à le comprendre. Je crois qu’un personnage a le pouvoir de faire changer certaines idées ou mentalités ».

Aux cours de Lee Strasberg, elle fera également la connaissance de Marilyn Monroe, en quête de conseils pour perfectionner son jeu. Une rencontre qui marquera l’apprentie actrice âgée d’une vingtaine d’années à l’époque. « Je me souviens de la fois où plus tard, j’ai pu assister au tournage du film « Certains l’aiment chaud ». Pendant que Marilyn jouait une scène, un spot était braqué sur elle. Et une fois la scène terminée, c’est comme si la lumière continuait de la suivre sur le plateau. Elle faisait cet effet-là. Comme si, en fait, elle portait la lumière en elle », a partagé une Jane Fonda qui, à l’époque, rêvait de susciter cette même émotion.

Mais Jane perçoit en Marilyn Monroe une immense fragilité, bien au-delà du statut de star ou sex symbol qui la caractérise. « Marilyn était vulnérable comme un enfant. Et j’ai compris plus tard que cela venait du viol dont elle avait été victime alors qu’elle n’était qu’une jeune femme », a déploré Jane Fonda. Car si cette dernière se plaît parler de cinéma, elle n’hésite pas à brandir fièrement sa pancarte de féministe pour donner de la voix. « On doit être conscient qu’aujourd’hui, 1 femme sur 4 est sexuellement abusée. Il faut savoir qu’un tel traumatisme influence la manière d’être et d’agir d’une femme toute une vie durant », a déclaré l’actrice.

Véritable sex-symbol
Dans les années 1960, Jane Fonda souhaite changer de cap, attirée par la Nouvelle Vague. « J’avais envie de découvrir la France, une ville que je considérais étant comme le cœur du cinéma. Et puis aux Etats-Unis, j’étais dans l’ombre de mon père. Il fallait donc que je me démarque », a expliqué celle qui a eu soif d’aventure française. Sa rencontre avec Roger Vadim boostera sa carrière. Doté de beaucoup d’imagination, celui qui deviendra son époux en 1965 lui écrira des rôles sur-mesure, notamment dans les films « La Ronde » ou « Barbarella », devenant ainsi objet des fantasmes masculins. « C’est très sexy d’être dirigée par son amant. Mais j’ai fini par me lasser d’être ce que les hommes attendaient de moi », a-t-elle confié à l’assistance. Malgré le succès qu’elle rencontre aux côtés de Vadim, très attiré par les femmes, Jane Fonda ressentira plus tard cette volonté de « ne plus être une femme dans le courant, mais au contraire, une femme qui se prend en main et dirige sa vie ».

Malgré un divorce avec Roger Vadim, également père de son enfant, ses années passées en France n’auront pas été vaines. « J’ai pleins de souvenirs ici. Des vacances à Argentière dans l’ombre du Mont Blanc notamment, n’est-ce pas Christian…? », a-t-elle adressé par un clin d’oeil au fils de Vadim et Deneuve, présent dans la salle, et avec qui elle a partagé tant de moments alors qu’il était enfant. C’est aussi en France que Jane Fonda vit l’époque mai 68. Et c’est grâce à l’actrice Simone Signoret, son amie, qu’elle comprend les enjeux de la Guerre du Vietnam dans lequel se sont engagés les Etats-Unis. « Avec Simone, nous passions beaucoup de temps ensemble à discuter autour d’un bon vin et d’un plateau de fromages. Elle m’emmenait à des manifestations aux côtés de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. C’est elle encore qui m’a appris l’histoire de la Guerre du Vietnam », s’est-elle remémorée.

Militante convaincue
Après le succès du film « Barbarella » en 1968, c’est précisément avec ce statut de sex symbol que Jane Fonda espèrera attirer l’attention sur les inondations causées par les bombardements américains à l’encontre des digues vietnamiennes. « J’ai appris qu’en cas d’injustice, si l’on est au courant de ce qu’il se passe et que l’on ne fait rien, alors on est coupable », dira-t-elle avant de partir à la rencontre du camp adverse. Traitée de traîtresse à sa patrie pour un cliché qui fera scandale, de retour de son périple, Jane Fonda mobilisera les foules aux Etats-Unis en faisant le tour des villes pour expliquer l’horreur du Vietnam. Un combat mené de front et dans lequel la militante se trouve. « Ma vie n’avait pas de sens avant. En me confrontant à la guerre et à ses enjeux, j’ai littéralement compris les méandres du système capitaliste, l’impérialisme, ainsi que mon devoir de défendre le féminisme. On comprend tout en partant de la guerre », a expliqué l’actrice octogénaire au public français.

« Je ne voulais plus être une femme dans le courant, mais au contraire, devenir une femme qui se prend en main et dirige sa vie ».

Et cet engagement politique ne l’a jamais quitté. Aujourd’hui encore, à quelques jours des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, Jane Fonda est plus motivée que jamais à faire entendre sa voix. « Il faut que nous [les démocrates] puissions reprendre les reines de la Chambre des représentants », a-t-elle lancé. Une politique d’extrême-droite en vigueur dans son pays à laquelle cette militante s’oppose fermement. « Quand je pense à l’état du monde actuel, j’ai du mal à respirer… Le climat est sans doute le plus grand enjeu. Il n’y a plus de temps à perdre ! Alors oui, j’ai peur pour le monde. Peur pour mes petits-enfants. Peur de l’état dans lequel nous allons laisser cette planète », a-t-elle partagé avec émotion, suscitant les acclamations du public de la Cinémathèque française.

Féministe dans l’âme
Mais elle précise que tout n’est pas perdu, au contraire. Ces temps sont aussi marqués par le progrès. L’icône du cinéma a salué les avancées en matière de droits des femmes et notamment le mouvement #MeToo, ayant permis de réveiller les consciences. Le féminisme – ou plutôt les féminismes – poursuit leur lutte. « Hélas, aujourd’hui, ce sont toujours des hommes qui sont à la tête des grands studios de cinéma américains… Mais les choses commencent à changer, surtout à la télévision où les femmes ont davantage l’occasion d’amener leur point de vue et proposer leurs histoires », a constaté cette féministe dans l’âme.

Une Masterclass qui aura finalement dépassé l’heure règlementée pour le plus grand plaisir des spectateurs. Comme pour prolonger cette magie du cinéma, la soirée s’est poursuivie avec la projection de « Klute », réalisé en 1971 par Alan J. Pakula. « Pour moi, ce film est parfait !, a confié Jane Fonda. Tant la musique à suspense que la mise en scène, c’est un mélange de bons ingrédients qui permet d’aboutir à ce résultat. Il faut dire qu’Alan savait parler aux acteurs ». Et pourtant, il s’en est fallu de peu pour qu’elle n’incarne jamais le rôle de Bree Daniels, une prostituée traquée par le supposé tueur d’un de ses clients de la jeune femme. « Avant le tournage, j’ai passé beaucoup de temps avec des prostituées. Mais lorsque j’étais dans la rue avec elles, je n’ai eu aucune proposition. Aucun homme ne m’a même adressé ne serait-ce qu’un clin d’œil ! J’ai dit à Alan J. Pakula que j’étais trop bourgeoise pour incarner ce rôle. Il m’a finalement convaincu du contraire ». Tant mieux pour le cinéma, Jane s’est ravisée. Avec une classe qui lui est propre, l’actrice a quitté la salle après une standing ovation et sous les acclamations de son auditoire. Telle une Marilyn Monroe, la lumière a continué de suivre l’actrice jusqu’à sa sortie de scène.

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A propos de l'auteur

Amoureux du film « American Gigolo », ses parents la prénomme en hommage à l'actrice Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, plus tard, comment rester indifférente face au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep prolonge sa culture en menant des études universitaires de cinéma. Omniprésent, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme. Preuve indélébile de sa passion, celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : « L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall ! ». Ça fait classe ! ;)

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