« Le Mystère Picasso », fabuleux objet documentaire, tient d’une idée des plus sobres, celui d’un artiste au travail, le cinéaste démiurge Henri-Georges Clouzot, en observant un autre, le monstre sacré Picasso. Le face-à-face, 1h18 dans un petit studio sans décor, se mue en dialogue par arts interposés d’une complexité d’autant plus sidérante que les images du film sont d’une immense simplicité. Quelques kilomètres de pellicule et quelques mètres carrés de toile pour une plongée vertigineuse dans le geste de créer.

Grâce à un procédé technique permettant à Picasso de peindre et de dessiner à travers sa toile, Clouzot nous montre littéralement l’envers de la création et la progression de l’œuvre en direct, sans que rien ne vienne s’interposer entre la caméra et le tableau en gestation. La première partie du film repose donc sur un dialogue artistique entre deux créateurs obsessionnels, l’un, caché derrière sa toile, peignant furieusement œuvre sur œuvre et l’autre, réfugié dans le hors-champ de sa caméra, n’intervenant que pour donner quelques consignes de tournage. Puis, dans une seconde partie, Clouzot se place, de manière plus attendue, derrière Picasso peignant, découvrant ainsi son dos nu, recroquevillé tout autant qu’imposant, et son bras traçant des traits d’un mouvement sûr, quasi mécanique.

Dépouillé de toute considération didactique, narrative ou explicative, « Le Mystère Picasso » ne se veut en aucun cas être un documentaire sur le peintre espagnol, et encore moins sur son art. Il s’agit bien là d’une rencontre explosive à la croisée des gestes où chacun détient une mainmise absolue sur son support – toile et pellicule donc – mais quasiment aucune sur l’œuvre finale, qui serait en quelques sortes le point de contact imaginaire entre les deux supports. Il suffit de voir Picasso créer, détruire, arracher puis recommencer en abandonnant au passage des centaines d’hypothétiques tableaux dont on rêverait de pouvoir contempler la version finale, pour saisir l’étendue de sa liberté irrévérencieuse. Seulement, de l’autre côté de la toile-caméra, Clouzot affirme lui aussi son caractère et sa liberté, par exemple lorsqu’il ordonne au peintre de finir sa toile en 10 secondes, temps qu’il lui reste en pellicule, ou quand il annonce au spectateur abasourdi que l’œuvre qui vient de se faire sous ses yeux en une dizaine de minutes a pris en réalité – pouvoir de la mise en scène – plus de cinq heures de travail à Picasso.

Il faut également rendre à Clouzot ses ingénieuses expérimentations formelles, autant visuelles quand il varie les formats, passe du noir/blanc du crayon aux couleurs de la peinture à l’huile, que sonores, bruits de feutres comme des coupures dans un silence complet et musique entraînante se cédant le pas à plusieurs reprises. Astucieusement, le cinéaste français nous indique que ce qui sort des pinceaux de Picasso n’est pas la seule œuvre en train de se créer, mais que le film lui-même, incertain, en métamorphose constante, remodelé en cours de route, est une réponse directe aux errements picturaux et aux hésitations de Picasso. 

Ludique sans être explicatif, complexe sans être compliqué, « Le Mystère Picasso » n’est pas un film sur ni un film par, mais bien la fixation collective de deux gestes forts qui, ensemble, éclairent – à moins qu’ils ne l’obscurcissent encore plus ? – le mystère éternel de l’imagination.

 

  • Le Mystère Picasso
  • De Henri-Georges Clouzot
  • Avec Pablo Picasso
  • Impuls
« Le Mystère Picasso » : à la croisée des gestes
4.0Note Finale