Présenté hors-compétition au Festival de Zurich, « Prisoners » sort le 9 octobre sur nos écrans. Nous avons eu l’occasion de rencontrer son réalisateur Denis Villeneuve (« Incendies ») pour lui poser quelques questions sur son film. Rencontre dans une atmosphère amicale, avec les chantantes sonorités québécoises du cinéaste.

Prisoners est un succès au box office. Surpris ?
Denis Villeneuve : Oui ! C’était un projet risqué pour moi et je me disais que ça allait être mon seul film américain (rires)! Ce n’est vraiment pas un feel good movie. Je suis tombé amoureux du scénario et j’étais conscient que c’était un pari.

C’est pourtant un sujet très actuel…
DV : Ce n’est pas le rapport à l’actualité qui m’a intéressé, mais plus le regard que le scénario portait sur l’Amérique d’aujourd’hui. Avec ce sujet, il s’agit soit de films d’enlèvement, soit de films de vengeance, ou alors de films d’action, qui ne sont pas du tout réalistes. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment quelqu’un pouvait réagir à cette pression et à cette violence, et comment il va traverser une certaine frontière dans sa moralité en vivant cette horreur-là.

Sans porter aucun jugement ?
DV : Oui et non… Le film explore principalement des zones grises, mais la réaction finale du policier témoigne d’une certaine forme de répréhension. Ce que j’aime bien avec ce projet, c’est qu’il amène le spectateur à s’identifier avec un personnage qu’il voit tranquillement sombrer dans une violence, justifiable émotivement mais pas vraiment. C’est ce conflit moral-là qui m’intéressait, notamment si on le transpose de manière plus large à la situation dans certains pays avec la torture. Quand on est impliqué émotivement et qu’on se trouve sous le joug de la peur ou d’une pression, parfois pour notre propre sécurité ou pour protéger des gens qu’on aime on est prêt à ce que nos dirigeants commettent des actions immorales. J’étais intéressé à plonger le spectateur dans cette dynamique-là.

Prisoners

Prisoners

Est-ce que votre film a un discours religieux ?
DV : Selon moi, il n’y pas de critique de la religion, mais plutôt de ce qu’on peut faire au nom de la religion et comment on peut justifier certaines actions en trouvant réconfort dans la religion.

Quel est le lien religieux, selon vous, avec le personnage du policier appelé Loki ?
DV : Pour être honnête, ça appartient à l’univers du scénariste (rires). J’ai vu qu’il y avait une connotation mythologique, mais je n’ai jamais vraiment fait le lien avec ce que cela représentait. D’habitude, c’est toujours moi qui écris mes propres scénarios, donc dans ces cas-là je serais toujours en mesure de répondre à toutes les questions (rires). Pour « Prisoners », le scénariste a dû répondre à des millions de questions que je lui ai posées, mais certaines sont passées à la trappe ! En plus, parfois il y a vraiment des liens inexplicables : quand on est allé en Allemagne pour la promotion du film, les gens nous ont dit que « Keller » voulait dire « sous-sol, cave » en allemand… Et moi j’ai dit: « ah, tiens! ». Je ne savais pas et j’ai trouvé ça chouette.

Le personnage interprété par Jake Gyllenhaal est très caractérisé, plein de tics. Vous avez construit ce personnage ensemble ?
DV : Une étape très importante dans la réalisation d’un film, c’est le casting; de trouver le bon comédien qui va avoir l’univers intérieur et le talent nécessaires pour incarner un personnage. Dans le scénario, tous les personnages étaient très précis sauf celui du policier, qui servait à mon avis un peu de faire-valoir à la structure dramatique, pour faire avancer l’histoire et qui n’était pas assez incarné. Pourtant c’est un personnage très important, vu le duel essentiel au film qui oppose l’individu aux institutions. Et je voulais que le personnage du policier soit plus fort, plus étoffé. Quelque chose que j’aime de plus en plus, c’est de travailler avec les comédiens. Jake, d’ailleurs, est quelqu’un qui a un vrai imaginaire et une grande culture, et il avait envie d’embarquer dans l’aventure. On a fait des sessions avec le scénariste pour nourrir le personnage, on a beaucoup travaillé ensemble, et beaucoup de choses sont venues de Jake. Toute l’histoire enveloppant ce personnage venait du scénariste, mais toutes les conséquences de cette histoire sont des créations de Jake. Les tatouages par exemple, qu’il essaie de dissimuler; et les tics nerveux, c’était une idée formidable. Je me souviens du premier jour de tournage où il m’a dit : « Tu verras Denis, peut-être que tout le monde va paniquer derrière les moniteurs, peut-être que les producteurs vont paniquer, mais fais-moi confiance, tu sais que tu peux me faire confiance ! ». Et là je me suis dit « Et merde, qu’est-ce qu’il va encore me faire ?! » (rires). J’ai simplement dû le doser, parce que parfois il en faisait trop ou pas assez, pour que je puisse monter le film après ! Jake c’est vraiment un ami très proche, on a fait un autre projet expérimental où on tournait pratiquement que les deux [« Enemy », projeté au dernier festival de Toronto, tout comme « Prisoners » – ndlr]. On a une très forte complicité avec Jake, c’est comme un frère, et ça a des avantages et des désavantages sur le plateau, à savoir que les autres étaient polis avec moi (rires).

Prisoners

Prisoners

Aviez-vous des références en tête pour votre mise en scène ?
DV : J’avais très envie de me rapprocher des personnages, de travailler sur leur intimité. Pour moi c’est un film intimiste. Dans ma mise en scène, j’ai beaucoup tiré le film vers le drame. Il y a une tension redoutable, mais ce qui m’intéressait avant tout, c’est ce que les gens vivent, ces conflits moraux, et les interactions entre les personnages. On voulait découper le film le moins possible, et on a essayé de l’approcher en tableaux le plus possible. Je voulais également tenter de trouver une grande authenticité dans le jeu, de représenter une forme de banalité et de quotidienneté, qui permet d’augmenter la force et l’aspect dérangeant de la violence. Je souhaitais vraiment favoriser la spontanéité des enfants. C’est d’ailleurs le seul moment où je me suis énervé sur le plateau, je voulais que mon équipe les laisse être tels quels et qu’il y ait le moins d’interventions possibles.

Quelques mots sur votre première incursion hollywoodienne ?
DV : Honnêtement, j’avais très peur de faire un film de studio, j’avais peur de perdre mon identité, j’avais peur de me faire écrabouiller par la machine. Même si on m’avait fait des promesses, je me méfiais toujours. Avant même que le film soit tourné, on avait déjà la date de sortie. Ça fait 18 mois qu’on sait que ça va sortir le 20 septembre 2013 – et ils tirent l’élastique. C’est vraiment une machine de guerre Warner Bros. On dirait une armée qui se prépare à envahir des pays (rires). Au final, j’ai été libre tout le projet, et ils ont tenu leurs promesses. Ce sont des gens de parole. Mais jusqu’à la fin, je disais à ma femme: « The shit will hit the fan » [« Une merde va arriver » – ndlr]. Au montage, à un moment donné, je pensais que ça allait me tomber dessus, qu’on allait me tendre un billet retour pour Montréal. Mais non, ça s’est bien passé, grâce à l’entente très précise qui avait été définie au départ. Il faut vraiment faire attention à qui se trouve derrière le projet.

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