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Thriller politico-militaire, « L’Ultimatum des Trois Mercenaires » (« Twilight’s Last Gleaming ») est disponible en DVD et Blu-Ray chez Carlotta Films. Ce film qui s’inscrit à la fin de la filmographie de Robert Aldrich est un trésor trop longtemps sous-estimé de l’œuvre de ce dernier et surtout un de ses films les plus engagés. On revient donc ici à la thématique de la menace nucléaire, déjà abordée dans « En Quatrième Vitesse » et avec lequel nous tenterons une comparaison (il est conseillé de lire notre critique de « En Quatrième Vitesse » avant de lire celle-ci).

Passant donc au genre de thriller politico-militaire, Aldrich traite un scénario beaucoup terre-à-terre et contemporain. On y suit l’ex-général de l’US Air Force Lawrence Dell qui, après avoir été emprisonné, s’évade et prend en otage un silo nucléaire gouvernemental. Il menace alors de déclencher la Troisième Guerre mondiale s’il ne reçoit pas dix millions de dollars et si un certain document top-secret concernant la guerre du Vietnam n’est pas révélé au public. Un document qui prouverait que le gouvernement américain savait pertinemment que cette guerre était perdue d’avance et qu’elle avait pour seul but de démontrer aux Russes la persévérance et la détermination des États-Unis contre le communisme.
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« L’Ultimatum des Trois Mercenaires » se concentre ainsi sur cette situation délicate et sur les négociations secrètes et à deux vitesses auxquelles prennent part les deux partis, l’un confronté à l’autre et chacun en interne. On assiste alors à un jeu du chat et de la souris, dans lequel les deux camps tentent de tirer son épingle du jeu, du moins autant que la situation sensible et toujours changeante le permet. Grâce à une mise en scène qui fait la part belle au principe très efficace des split-screens (qui sont ici parfaitement utilisés), chacun essaie aussi d’anticiper les actions de l’autre, au rythme de longues discussions savantes mais passionnantes, tout en gardant en tête les conséquences que pourrait avoir l’issue de leurs négociations sur le reste du monde. S’il s’agit bien d’un jeu joué en secret (aucun média n’est averti), la finalité de ce dernier n’en reste pas moins lourde de sens. Le fait qu’une poignée d’hommes puisse décider du sort de l’humanité à son insu donne au film tout son suspense et sa gravité.
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Lawrence Dell prend en otage le Silo 3.

Lawrence Dell prend en otage le Silo 3.

Aldrich s’inscrit donc une nouvelle fois totalement dans son époque. Comme pour « En Quatrième Vitesse », il réussit à s’emparer des codes d’un genre pour mieux les détourner ensuite et amener le film au-delà des conventions standard. Il plonge alors sans retenue dans le thriller politico-militaire et fait preuve d’un style réaliste saisissant, à la limite du documentaire et du reportage TV, d’où l’utilisation implacable des fameux split-screens, qui plongent définitivement le spectateur dans l’immédiateté de la situation. Désormais la menace est bien plus palpable et doit être elle aussi vécue en temps réel.
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De manière plus évidente que dans « En Quatrième Vitesse », la menace provient cette fois-ci du cœur même du gouvernement. On retrouve alors l’aspect complotiste qui hantait déjà « En Quatrième Vitesse », certes d’un point de vue un peu plus fantasque, mais qui ciblait lui aussi les agissements secrets de personnes au pouvoir. Dans « L’Ultimatum des Trois Mercenaires », Aldrich s’attaque ouvertement à cet ennemi et le rend beaucoup plus identifiable. Tiré de l’hymne national américain Star-Spangled Banner, le titre du film symbolise lui-même toute l’ironie et la franchise dont fait preuve Aldrich. Ce dernier va encore plus loin dans la seconde partie du film, lorsqu’il s’attarde sur les discussions du bureau ovale et les dynamiques de pouvoir internes au gouvernement, révélées par ces mêmes discussions. Aussi, le Président lui-même n’est pas au courant de l’existence du document top-secret et ce n’est qu’après de multiples négociations qu’il arrivera à imposer son choix au Secrétaire d’État ainsi qu’au Secrétaire à la Défense. Ceux-ci en savent apparemment beaucoup plus que lui sur les tenants et aboutissants de la situation et adoptent une position étrange, ne risquant pas d’ébranler le statu quo.
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La Table Ovale de la Salle Ovale, de la Maison Blanche.

La Table Ovale de la Salle Ovale, de la Maison Blanche.

« L’Ultimatum des Trois Mercenaires » met donc ainsi en évidence un nouvel ennemi qui se trouverait au-dessus du gouvernement et qui, tout en l’ayant déjà infiltré, le manipulerait depuis l’extérieur. C’est là qu’Aldrich retrouve les thématiques de « En Quatrième Vitesse », en revenant à l’évocation d’une organisation plus globale et mystérieuse, alors que la mise en place de l’intrigue nous laissait présager un déroulement plus clair et plus explicite. De manière subtile et marquante, « L’Ultimatum des Trois Mercenaires » clôt donc une théorie ouverte 22 ans plus tôt par « En Quatrième Vitesse », dans un final parfait de nihilisme et de fatalité où plus aucun espoir n’est permis.
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La menace de l’apocalypse nucléaire est, quant à elle, toujours présente, même si elle est cette fois-ci utilisée par les « bons ». Elle conserve pourtant un rôle identique d’ultimatum suprême et sert à nouveau le même camp, celui des gagnants. Ceux-là mêmes qui sortent brièvement de l’ombre pour influencer la situation en leur faveur et qui y retournent ensuite, en évitant le scandale. Les héros ont beau gagner la bataille, cette dernière se révèle malheureusement d’une importance futile, les deux films suggérant qu’une guerre bien plus grande et bien plus secrète se déroule ailleurs.
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Lawrence Dell en pleine négociation.

Lawrence Dell en pleine négociation.

Autant dans « En Quatrième Vitesse » que dans « L’Ultimatum des Trois Mercenaires », Aldrich utilise l’apocalypse nucléaire comme argument de menace finale, ce qui lui permet de créer des situations de tension narrative exceptionnelles. De la même manière, il mène une étude comportementale précise de ses personnages, en les mettant face à leur plus grande peur et face à une menace peu discernable, mais pourtant fondamentale. On revient alors ici à la thématique fétiche du cinéaste, celle opposant l’individu à la société. Sans tomber dans une paranoïa injustifiée et injustifiable, Aldrich nous parle donc de quelque chose de difficile à discerner, mais qui est pourtant bien réel et qui semble régir beaucoup d’aspects visibles de notre société.
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Twilight’s Last Gleaming (L’Ultimatum des Trois Mercenaires)
De Robert Aldrich
Avec Burt Lancaster et Richard Widmark
146 min. – 1977
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