Kiss me UNE
Film noir par excellence, « En Quatrième Vitesse«  (« Kiss Me Deadly »est disponible chez Carlotta Films en DVD et Blu-Ray. L’occasion est donc parfaite pour redécouvrir cette œuvre charnière de l’histoire du cinéma américain et de la carrière de Robert Aldrich (« Les Douze Salopards », « Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? »), qui abordait la thématique du nucléaire comme jamais auparavant.

Considéré aujourd’hui comme le film noir américain ultime, « En Quatrième Vitesse » raconte l’enquête menée par le détective privé Mike Hammer, après qu’il ait assisté malgré lui à la torture et à la mise à mort d’une jeune fille, qu’il a tant bien que mal essayé de protéger. Lui aussi tabassé et molesté par les mêmes hommes, Hammer va faire de cette enquête une affaire personnelle et se retrouve ainsi dans le collimateur d’une organisation secrète, à la recherche d’une boîte qui contiendrait une « étrange substance brillante », dont on apprendra à la fin qu’il s’agit de radionucléide, l’atome nucléaire le plus puissant du monde et aussi le plus instable. Clé de voûte de tout le mystère du film, cette boîte représente clairement la menace nucléaire, mais surtout la paranoïa bien réelle qui en découle et qui a pris en otage toute l’opinion publique américaine des années durant.
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Au-delà d’être simplement un film critique, « En Quatrième Vitesse » a la force d’être subtil et de parfaitement ménager ses effets, notamment grâce à une intrigue classique et efficace de film noir, ce qui lui valut sûrement son succès commercial. Encore un peu sous l’égide d’Hollywood, Aldrich et le scénariste A. I. Bezzerides avouent cependant ne pas avoir eu conscience de l’importance de cet aspect dénonciateur et de l’impact qu’il pouvait avoir sur les spectateurs américains des années 1950. « I was just having fun with it! » (« Je m’amusais simplement avec ! »), déclarera par la suite Bezzerides ; ce qui peut paraître difficile à croire pour certains, venant de la part d’un gauchiste inscrit depuis plusieurs années sur la liste noire d’Hollywood. Mais au vu de la maestria avec laquelle il a transformé le roman de Mickey Spillane, il n’est pas si difficile de croire qu’il s’est simplement concentré sur l’efficacité de la narration et sur le développement des personnages. C’est d’ailleurs par eux que passe beaucoup de la fascination encore provoquée aujourd’hui par le film.
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Mike Hammer en pleine enquête.

Mike Hammer en pleine enquête.

« En Quatrième Vitesse » arrive, en effet, à la fin de la grande époque des films noirs et y met même quasiment un terme. La transformation des personnages typiques en anti-héros assumés marque ainsi une rupture claire avec le genre. Mike Hammer n’est pas un privé comme les autres. Il est narcissique, violent et utilise à plusieurs reprises l’intimidation et le chantage. La majorité des combats du film sont plus ou moins provoqués par lui-même, comme s’il cherchait à tout prix cette violence auto-destructrice. Son obstination appuie alors d’autant plus ce désir ravageur. Tout ce que veut Hammer, tout ce qui l’anime durant l’intrigue, c’est de retrouver cette fameuse jeune fille qu’il n’a vue qu’une seule fois, mais qu’il met pourtant un point d’honneur à sauver, quitte à adopter des comportements souvent impulsifs, dangereux et même suicidaires. On pourrait alors facilement y voir une métaphore de l’humanité inconsciemment désireuse de s’annihiler, avec pour seule récompense un peu de mystère et d’adrénaline. Ce qui raviverait à nouveau l’hypothèse de la critique nucléaire.
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Autre aspect qui laisse toujours libre cours à diverses interprétations, la fin de « En Quatrième Vitesse » reste aujourd’hui encore un mystère. Dans la première version cinéma, l’ultime plan montre Hammer et Velda (son assistante/amante) sur la plage, dans les bras l’un de l’autre, à l’abri de la maison en feu, livrant ainsi une conclusion optimiste et pleine d’espoir. La menace nucléaire a en effet été enrayée juste à temps et les deux amants concrétisent par-là même un retour à la normalité, par le symbole du couple. Mais quelques temps après sa sortie, la fin de « En Quatrième Vitesse » se voit mystérieusement amputée de sa dernière minute. Dès lors, le film se termine sur l’image de la maison en feu, sur laquelle viennent s »imprimer les mots fatals « The End », sous-entendant que les deux personnages n’auraient pas survécu à ce dernier climax nihiliste et que l’apocalypse nucléaire aurait bien eu lieu. Puis, malgré les déclarations d’Aldrich et Bezzerides, cette fin restera étrangement la version officielle durant des décennies. C’est seulement en 2007 avec la sortie du DVD que la fin originale non-nihiliste sera à nouveau disponible.
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La fin "modifiée" de Kiss Me Deadly.

La fin originelle de « En Quatrième Vitesse ».

Ce petit scandale finit ainsi d’épaissir le mystère autour de la création de « En Quatrième Vitesse » et de son sous-texte anti-nucléaire. Quoi qu’il en soit, le quatrième film de Robert Aldrich met bien en scène un rapport évident entre la violence individu/société et l’apocalypse nucléaire, qu’elle soit désamorcée ou non.

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Kiss Me Deadly (En Quatrième Vitesse)
De Robert Aldrich
Avec Ralph Meeker et Maxine Cooper
106 min. – 1955
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