La Suisse est certes un petit pays, mais nous avons la chance d’y abriter des petites gemmes dans le domaine des festivals de films. Le NIFFF en est un exemple parfait : cela fait maintenant 19 ans que les petites salles de cinéma neuchâteloises, une semaine d’été durant, sont les témoins d’émotions fortes et de rencontre légendaires. À l’approche de l’édition de 2019, la rédaction de Daily Movies s’est dit qu’il serait bon de mettre en avant un des évènements les plus marquants du festival de 2018 : la venue de David Cronenberg. Présent lors de cette 18èmeédition pour nous parler de sa carrière et du rôle que l’écriture a eu dans sa vie, le réalisateur canadien nous a délivré avec intelligence et humour comment il en est arrivé à réaliser des films. Retour sur la fascinante carrière du cinéaste et sur ses liens à la littérature. Juste un avant-goût de la qualité des conférences et rencontres que vous réserve le NIFFF !


David Cronenberg, Jeff Goldblum et Geena Davis sur le tournage de « La Mouche » (1986)

La passion de David Cronenberg pour l’écriture a commencé très tôt : son père était journaliste, et le jeune David était bercé par le son de sa machine à écrire. Aux sons des cliquetis du clavier, le jeune garçon s’endormait en étant convaincu qu’il deviendrait un jour écrivain (il n’a pas totalement eu tort au final). C’est à vrai dire par hasard que le futur cinéaste eut la soudaine réalisation que le cinéma pouvait être un vecteur d’émotions fortes au même titre que l’écriture l’était pour lui. Cronenberg allait tous les samedis au cinéma, dans un groupe composé uniquement d’enfants (il ajoute, avec un rire, que c’était une époque où les parents n’avaient apparemment pas peur que leurs enfants soient kidnappés), pour voir des westerns la plupart du temps. Il aimait le cinéma, mais les films représentaient plus un hobby distrayant qu’une vocation dévorante ; jusqu’au jour où il vit des adultes sortir en pleurant d’une salle de ciné se trouvant de l’autre côté de la rue où il allait lui-même regarder des films. Interpelé, il se demanda quel film avait bien pu émouvoir des adultes au point de les faire pleurer, et réalisa que le cinéma pouvait réellement être une force artistique (« an art force »). Il s’avéra que le film était « La Strada » de Federico Fellini (1954), et cette anecdote, en apparence anodine, fut décisive dans la vie de Cronenberg. Il s’intéressa alors au cinéma européen (principalement Fellini et Bergman), qui a l’époque différait énormément du cinéma américain dans la mesure où il était beaucoup plus artistique et indépendant. La deuxième réalisation décisive dans sa carrière fut la découverte du cinéma underground de la ville de New York : n’habitant pas à Los Angeles et n’ayant pas suivi des études de cinéma, il remarqua que ces deux points, qui étaient des énormes avantages à Hollywood, n’étaient absolument pas des pré-requis pour réaliser et écrire des films. Un film pouvait être écrit et réalisé de A à Z par la même personne, du moment qu’elle était parée d’une caméra et d’une volonté à toute épreuve.

Même si Fellini est resté un de ses réalisateurs fétiches, Cronenberg avoue qu’il ne l’a jamais vraiment pris comme modèle, dans la mesure où le réalisateur italien venait d’une époque et d’une culture complètement différentes des siennes. La sensibilité de Fellini lui parlait beaucoup, mais il se devait de trouver sa propre voie et de devenir, but ultime pour lui quand il a commencé, un réalisateur qui deviendrait un adjectif, un réalisateur au style si spécifique qu’un adjectif suffirait à évoquer son ambiance unique. Ainsi, au côté des termes comme felliniesque ou bergmanien, figure cronenbergien et illustre parfaitement le fait que Cronenberg a bel et bien atteint son but.

« Dead Ringers » (1988)

La conférence portait tout particulièrement sur le lien que le réalisateur entretient avec l’écriture et comment la littérature a toujours été au centre de son œuvre. Comme déjà évoqué, Cronenberg voulait devenir un écrivain, mais pas n’importe lequel : d’après ses termes, il rêvait de devenir un « écrivain obscur » (« obscure novelist ») qui n’aurait qu’une renommée limitée à un cercle restreint d’amateurs, puis qui serait découvert par hasard pour connaître un succès international. De ce fait, il n’a jamais vraiment idolâtré des personnes du monde du cinéma, mais plutôt des écrivains comme William S. Burroughs (dont le très controversé « Naked Lunch » a été adapté par Cronenberg), Vladimir Nabokov et Philip K. Dick (Cronenberg tenta d’adapter « Total Recall » et « Ubik », mais les projets ont été soit passés à une autre équipe, soit abandonnés). En 1983, David Cronenberg adapte le roman « The Dead Zone » de Stephen King suite à la proposition de producteurs qui l’approchent pour réaliser le projet. Il dit, avec humour, qu’il a accepté parce qu’il était désespéré de voir rentrer un peu d’argent. Devant choisir parmi quatre ou cinq scripts, dont un de Stephen King lui-même (qu’il avoue ne pas avoir aimé, en précisant que King est un excellent écrivain mais un piètre scénariste et que lui-même saurait le reconnaître), c’est la première fois que Cronenberg réalise un film dont il n’est pas l’auteur et fut lui-même surpris de constater que les processus d’adaptation et de collaboration avaient des bons côtés. « The Dead Zone », avec Christopher Walken dans le rôle principal et un scénario écrit par Jeffrey Boam (qui a aussi écrit « The Lost Boys » et « Indiana Jones et la Dernière Croisade »), connaît un succès immédiat et est considéré par beaucoup comme étant une des meilleures adaptations d’un roman de Stephen King.

En dehors des romans de fictions, Cronenberg nourrit depuis toujours un intérêt tout particulier pour les sciences naturelles et informatiques. Ainsi, il avoue être un « science nerd » qui, depuis bien longtemps, dévore toutes les revues scientifiques qu’il trouve et qui a même tenté d’étudier la chimie organique et la biologie à l’université, avant de se rendre compte qu’il n’avait pas la patience de tout apprendre et qu’il était plus intéressé à créer des avancées scientifiques que d’étudier celles qui existaient déjà. Pour ceux qui sont familiers avec son travail, il est en effet très facile de constater que Cronenberg est fasciné par la technologie, la biologie, et la façon avec laquelle les deux se combinent pour créer de nouveaux dispositifs (les téléporteurs dans « La Mouche » qui créent un nouvel homme, le pistolet en os et les consoles de jeux faites de chair dans « eXistenZ » ou encore le pistolet fusionnant à une main dans « Vidéodrome » en sont des exemples). Aussi très intéressé par la philosophie et plus particulièrement par l’existentialisme, faire des films d’horreur n’a jamais vraiment été son premier but et son idée générale était plutôt de mettre en scènes des expériences philosophiques. En cela, je trouve que la plupart de ses films ne sont en effet par entièrement des films d’horreur au sens commun du terme ; il est évident qu’ils comportent de l’horreur (du « body horror » pour être plus précis, un sous-genre de l’horreur qui met en scène le corps humain et ses altérations physiques), mais ils traitent plutôt de l’existence humaine, de la limite floue entre la réalité et la fiction et des obsessions qui peuvent conduire les êtres humains à commettre des actes irréparables. Si l’on considère Cronenberg comme un auteur d’horreur, je dirais plutôt que le gore, le sang et les transformations hideuses ne sont que des moyens pour exprimer les tréfonds obscurs qui peuvent résider en chacun de nous. Mon exemple est le suivant : le premier niveau de lecture de « La Mouche » (1986) est évident, il s’agit d’un scientifique qui se transforme peu à peu en monstre. Le second niveau de lecture est un peu plus intéressant : oui, il est évident que Seth Brundle (spectaculairement interprété par un Jeff Goldblum à contre-emploi) prend l’apparence d’un monstre, mais il ne s’agit là que de la manifestation externe d’une transformation mentale qui est bien plus effrayante que toutes les métamorphoses qu’il pourrait subir physiquement ; il se laisse happer par ses propres démons dès le moment où il a l’arrogance de croire qu’il a le pouvoir de contrôler une chose qui le dépasse complètement. Parmi les films de Cronenberg qui ont été diffusés lors de cette édition du NIFFF, on retrouve « eXistenZ » (1999), « Vidéodrome » (1983) et « Dead Ringers » (1988) qui tous, d’une façon où d’une autre, traitent des obsessions dévorantes et destructrices qui rendent la distinction entre la réalité et les illusions difficile à identifier. Les « pures » films d’horreur de Cronenberg datent plutôt du début de sa carrière : « Frissons » (1975), « Rage » (1977), et « The Brood » (1979) sont tous considérés comme des « vrais » films d’horreur où l’effroi passe avant le sous-texte (et abordent tous le thème, soit dit en passant, des expériences scientifiques ratées).

« Vidéodrome » (1983)

Cronenberg a toujours écrit des nouvelles (sans les publier), et c’est finalement en 2014 qu’il sort son premier roman intitulé « Consumed » (« Consumés » en version française), qui encore une fois mêle sciences, obsessions, sexe et mort. Rencontrant un succès très respectable, il est même salué par Stephen King qui dit à son sujet qu’il était « tout aussi perturbant, sinistre et captivant que ses films« .

Questionné sur le présent et l’avenir du cinéma, Cronenberg avoue qu’il ne regarde plus beaucoup de films mais énormément de séries, sur Netflix entre autres. Même s’il reste un fan de cinéma, le réalisateur est récemment arrivé à la constatation que les films ne permettent pas de tout exprimer et que seul les romans, d’après lui, laissent la liberté à l’auteur de transmettre la crudité (« crudeness », brutalité et réalisme en quelque sorte) de ses pensées. Avec les séries télé, il remarque que cette liberté est déjà plus présente et nous confie qu’il serait très intéressé par l’écriture d’un tel projet (plus qu’à attendre en espérant que cela se fasse). Concernant la « mort » du cinéma (dans le sens que les séries prennent de plus en plus d’importance et de crédibilité dans la manière de raconter des histoires), il ne voit pas ce changement comme quelque chose de triste. Selon lui, il s’agit seulement d’une transformation (on l’aura compris, Cronenberg adore les métamorphoses) et d’une occasion de découvrir des nouvelles formes d’art.

La plus qu’enrichissante rencontre fut suivie d’une séance de dédicaces au Théâtre du Passage, et les fans ont pu tour à tour faire signer leurs DVDs, posters, exemplaires de « Consumés » et photographies. Votre humble serviteuse a même pu lui dire (d’une traite, sans reprendre son souffle, et probablement avec la voix qui tremblait un peu) que « La Mouche » figure parmi ses films préférés et que la conférence, pour quelqu’un tourné vers l’écriture, restera comme une expérience extrêmement inspirante. Il signa mon livre, me remercia et me dit que cela faisait très plaisir à entendre (ce qui, vous vous en doutez, figure parmi mes meilleurs moments de 2018).

Pour conclure, une citation du réalisateur qui me semble être très révélatrice de son œuvre (qui ne provient pas de cette rencontre, mais d’un livre parut en 1997 qui rassemble plusieurs de ses interviews) : « Je vois les films d’horreur comme de l’art, comme des films de confrontation. Des films qui vous confrontent à des aspects de votre propre vie, auxquels il est difficile de faire face. Juste parce que l’on fait un film d’horreur, cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas faire un film artistique. » C’est exactement comme cela que je vois la plupart de ses films ; ils peuvent fasciner, dégoûter, émouvoir, laisser perplexe. Tout comme observer de l’art abstrait est une expérience propre à chaque individu, l’œuvre de Cronenberg fonctionne sur les mêmes principes : certains n’aiment pas parce qu’ils ne comprennent pas, d’autres aiment, mais ne peuvent pas davantage expliquer pourquoi.

L’édition 2019 du NIFFF a lieu du 5 au 13 juillet.

A propos de l'auteur

Passionnée par l’écriture et le cinéma depuis longtemps, Moïra Farwagi a trouvé au sein de Daily Movies un merveilleux moyen de communiquer ses passions. Des films cultes aux films un peu moins cultes et franchement risibles des années 80, en passant par les comédies, les films de super-héros, les films qui font pleurer et encore un tas d’autres choses, le genre préféré de Moïra peut se résumer par « ce qu’elle aime ».

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