Endettée, une famille de Newcastle compte sur le nouveau job du père, Ricky, pour subvenir à ses besoins. Avec 14h de travail par jour, deux minutes de pause quotidiennes et une fatigue chronique, en tant que nouveau chauffeur-livreur, Ricky est-il indépendant ou salarié caché ? Ce film de Ken Loach se présente comme un miroir du marché du travail actuel, où la flexibilité est reine.


Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle, en Angleterre. La famille est très soudée, mais les parents travaillent dur pour subvenir aux besoins de chacun. Alors qu’Abby travaille quotidiennement et avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky déniche un job de chauffeur-livreur. Pour ce couple, c’est l’opportunité de devenir indépendant et enfin propriétaire de la maison familiale. Mais cette opportunité a un prix. Elle coûte chère, en cette ère de révolution numérique. Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette de service. Bien qu’il doive fournir des efforts pour une entreprise en particulier et livrer des colis au nom de cette dernière, il est considéré comme « un travailleur à son compte ». Intransigeant, ce monde moderne aura des répercussions énormes sur tous les membres de la famille.

« BIP ! BIP ! BIP ! ». La sonnerie de l’appareil de Ricky a retenti. Les deux minutes de pause quotidiennes sont écoulées. Il est temps pour lui de reprendre le volant de sa camionnette et de continuer les livraisons, dont le coffre regorge. Il n’a pas eu le temps d’aller aux toilettes, dites-vous ? Ce n’est pas grave, Ricky pissera dans la bouteille en plastique idoine qu’il emmène avec lui chaque jour. C’est ainsi que Ricky est devenu chauffeur-livreur “indépendant’’… « Vous bossez de 7h30 à 21h ?, lui demande un homme à qui Ricky vient de livrer un colis. Mais qu’est-il arrivé aux journées de 8h ? »

En vacances, Lisa Jane en profite pour faire la tournée avec son père. Le bipeur entre les mains, la jeune fille demande à son paternel : « Mais qui donc nourrit ce robot ? ». Une des phrases-clé, non pas seulement du film, mais de notre époque en général. Tiens, oui dis donc ! Qui alimente le robot ? Ce robot qui empêche le père et sa fille de terminer leur sandwich, assis dans le coffre de la camionnette, admirant le paysage verdoyant de la mi-journée qui s’offre à eux. Un silence d’or que seuls les petits oiseaux perturbent par leur piaillement. Il semblerait que LE robot soit nourri par un système capitaliste poussé au maximum, auquel l’humain doit se soumettre. Devenir le plus efficace et le plus rapide de tous les employés, voire même battre des records en surpassant ses propres collègues. En somme, devenir le plus rentable, voilà le but quotidien de Ricky. Pour lui, comme pour tous les employés de cette entreprise de livraison, c’est une véritable course contre la montre. Chronométrés, pistés et rappelés à l’ordre, ils doivent se soumettre à la loi du rendement, à la loi de l’argent.

Ken Loach illustre purement et simplement ce que l’on appelle aujourd’hui, « l’ubérisation » du travail, de l’économie, voire même de la société en général, pour reprendre le nom de cette entreprise technologique américaine, développant et exploitant des applications mobiles de mise en contact d’utilisateurs avec des conducteurs réalisant des services de transport. En étant considérés comme des indépendants, les chauffeurs Uber ne bénéficient pas de syndicats. De plus, Uber impose aux chauffeurs des règles d’ordre de relation salariale, c’est notamment le cas du personnage de Ricky. Le prix de la course est non seulement défini par l’entreprise, mais les employés ne peuvent pas no plus refuser de courses. Vous avez dit « indépendance » ? Comme Ricky, les chauffeurs Uber sont propriétaires de leur véhicule. C’est donc à eux que reviennent les charges. Sans compter qu’ils ne peuvent pas non plus décider du modèle de leur voiture de fonction. La camionnette de Ricky doit en effet être suffisamment grande pour pouvoir stocker les colis quotidiens. Quant aux employés mal évalués par des clients, ceux-ci peuvent se voir radiés de l’entreprise. Alors Ricky, est-il indépendant ou salarié caché ? C’est une grande question !

Le film insiste sur l’impuissance de l’être humain face à cette grande machine prête à l’engloutir. Nous apparaissons tous comme trop petits pour faire face à ce qu’il se joue. Rabaissé, humilié, déshumanisé dans cette manière de se rendre servile, l’humain devient comme la machine, ce robot qui ne servirait à rien d’autre que travailler, encore et encore pour proposer chaque jour un meilleur rendement. Car le personnage de Ricky symbolise la totalité des êtres humains en cette ère numérique. Ce père ou cette mère de famille qui n’a littéralement plus de temps dans sa journée. Le système laisse de moins en moins de place aux rapports humains. Bien qu’ils semblent faire partie de ce qui nous rend vivant et humain, par opposition à ce qui est machine, les sentiments et les états d’âme n’ont pas non plus leur place face à l’exigence de ce nouveau monde. Pas le temps de profiter de sa famille. Pas le temps de penser à sa condition. Ken Loach présente l’ère du Big Data comme poussant l’Humain dans ses retranchements.

Sorry We Missed You
UK, FR, BEL – 2019 – 100min
Drame
Réalisateur: Ken Loach
Acteur: Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, Katie Proctor, Mark Birch, Ross Brewster, Mark Burns, Alfie Dobson, Harriet Ghost, Linda E Greenwood
Filmcoopi
23.10.2019 au cinéma

"Sorry We Missed You" : les ravages de l’ubérisation
5.0Note Finale

A propos de l'auteur

Amoureux du film « American Gigolo », ses parents la prénomme en hommage à l'actrice Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, plus tard, comment rester indifférente face au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep prolonge sa culture en menant des études universitaires de cinéma. Omniprésent, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme. Preuve indélébile de sa passion, celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : « L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall ! ». Ça fait classe ! ;)

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