« Quel triomphe en une soirée ! Il a l’idée frappée dans le métal sonore de l’expression ; il a l’image et l’imagination qui s’envolent comme un oiseau versicolore ; il a l’intelligence qui se communique à la foule par un verbe éclatant ; il a l’art dont les délicats sont ravis et charmés ; il a la force et la sensibilité, l’abondance et la variété, la fantaisie et l’esprit, l’émotion et l’éclat de rire, le panache et la petite fleur bleue. Il a la flamme, l’action et la virtuosité : il a 29 ans ! »1


« Il ne faut pas penser à écrire, mais écrire les pensées »
Décembre 1897, Paris. Edmond Rostand, jeune dramaturge aux pauvres succès, marié et père de deux enfants, n’a rien écrit depuis deux ans. Sarah Bernhardt, l’une des plus grandes comédiennes de son temps, vient retrouver son « poète préféré » pour l’avertir que Constant Coquelin souhaite que le jeune auteur lui présente sa nouvelle pièce. Le seul problème : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami, et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit : Cyrano de Bergerac.

« Oui, ma vie, Ce fut d’être celui qui souffle, et qu’on oublie ! »
Près de cent vingt ans après la première représentation de Cyrano de Bergerac, la légende du panache français reste bien présente dans nos mémoires. Nous ne pouvons cependant pas en dire autant pour l’auteur de cette pièce, Edmond Rostand, dont nous avons généralement oublié l’histoire, le talent, et l’oeuvre. Très rares sont les personnes qui peuvent se vanter d’avoir lu l’ensemble de ses pièces et de ses poèmes. Le dramaturge, dont la célébrité n’avait pas d’égale à son époque, a fini par être avalé par le personnage qu’il modela. Nous aurions alors pu nous réjouir de découvrir ou de redécouvrir cet auteur à l’écran. Malheureusement, il n’en n’est rien. Bien qu’il peut se féliciter de remettre sous les projecteurs ce nom, si longtemps oublié, Alexis Michalik nous livre, selon sa fantaisie, une pâle figure d’Edmond, bien trop éloignée du véritable Rostand. Doit-on cependant lui en tenir rigueur ? Edmond Rostand n’en avait-il pas fait de même avec Savinien de Cyrano de Bergerac ? Est-ce vraiment le propos du film ? Edmond, doit-il à son tour être qualifié de « four » ?

« Modestement, on va tous ensemble créer un chef-d’oeuvre »
Le jeune réalisateur n’a sûrement pas eu la prétention de présenter un biopic rigoureux d’Edmond Rostand. Il n’est d’ailleurs pas juste de qualifier ainsi ce premier film. Nous n’avons qu’à porter notre regard sur le titre pour comprendre que la réalité se lie à la fiction, laissant derrière lui, toutes prétentions historiques. En réadaptant sa pièce de théâtre au cinéma, qui lui valut un immense triomphe, et cinq molières en 2017, le metteur en scène nous offre un divertissement populaire réussi.

Il est paradoxalement vrai que la poésie est un brin pesante, que le film repose un peu trop sur le texte de Cyrano, que la diégèse aurait mérité un soupçon de lenteur, et que l’académisme ou le potache aurait dû laisser place à davantage de liberté ; mais, étrangement, nous nous laissons entraîner dans cette histoire touchante, héroïque et comique sans en vouloir au jeune réalisateur pour ces quelques défauts. Sans doute, est-ce dû au rythme du film. Alexis Michalik semble prendre par la main le spectateur pour ne plus le lâcher. La trame narrative est rythmée par une série de suspens, alimentée par l’incessante alternance de panne d’écriture et d’inspiration, de contraintes en tout genre et de rebondissements de dernière minute, ainsi que par un humour dont on ne se lasse pas, et qui apporte une certaine légèreté à cette gymnastique virevoltante.

« Il faut qu’il soit laid, mais beau par ses actes »
Le théâtre est omniprésent dans ce film. Plus qu’un hommage, celui-ci s’intègre dès les premières minutes du film dans le récit cinématographique. Le réalisateur opère un savant mélange des deux univers. Le film démarre presque naturellement avec les murmures de spectateurs et les coups du brigadier, avant qu’un narrateur nous installe dans le contexte historique, politique et artistique de l’époque : Felix Faure s’apprête à conquérir Madagascar, l’affaire Dreyfus éclate, le théâtre est dominé par la comédie bourgeoise, les Frères Lumière ont inventé le cinématographe et Edmond essuie un énième échec avec La Princesse Lointaine, portée par Sarah Bernhardt ( Clémentine Célarié ), alors que Georges Feydeau ( Alexis Michalik ) rayonne sur la comédie parisienne. Ce n’est que deux ans plus tard qu’Edmond doit écrire un chef-d’oeuvre en trois semaines pour le comédien Constant Coquelin ( Cyrano ), merveilleusement interprété par Olivier Gourmet.

Au-delà de ce défi spectaculaire, Alexis Michalik parvient à retranscrire les troubles qui bousculaient le théâtre de l’époque et le contre-courant dans lequel avançait Edmond. Alors que le théâtre était pris d’assaut par le naturalisme, le réalisme et le Vaudeville – genre que nous retrouvons à travers le ton du film -, face à des modernes de plus en plus présents, Edmond Rostand est un romantique attardé qui souhaite trouver le succès avec un chef-d’oeuvre qui ne correspond plus à son temps. Pourtant, c’est la vie et la réalité de son époque qui deviendra la source première de ses inspirations, permettant à l’auteur d’écrire une majeur partie de sa pièce. Le réalisateur a su rendre visibles ses différents éléments, quitte à parfois trop en faire. Nous aurions pu attendre davantage de créativité, et un peu moins de mimétisme. Mais, comment ne pas se délecter de cette scène romantique et comique du balcon, où Edmond aide son ami Léo Volny ( Tom Leeb ) en prêtant ses mots pour séduire la costumière Jeanne d’Alcie ( Lucie Boujenah ) ? Ou encore, celle où Honoré, cafetier noir, chasse un homme, aux propos racistes, de sa brasserie en esquissant les prémisses de la légendaire« Tirade du nez ».

L’espace cinématographique est sans doute quelque peu restreint par ses mises en abyme, par la mise en avant du travail d’une troupe de théâtre ou encore par des dialogues un peu trop théâtraux, mais ne se retrouve pas totalement étouffé. Alexis Machalik l’utilise à bon escient et prend la liberté de mélanger le théâtre et le cinéma pour nous offrir une comédie féérique remplit de sursauts, de gags et d’exaltations poétiques.

1 Extrait d’un article d’Henri Bauer dans Les Echos, le 30 décembre 1897

Edmond
FR   –   2018   –   Historical drama
Réalisateur: Alexis Michalik
Acteur: Dominique Pinon, Blandine Bellavoir, Simon Abkarian, Alexis Michalik, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Guillaume Bouchède, Antoine Duléry, Lionel Abelanski, Alice de Lencquesaing
Impuls
09.01.2019 au cinéma

"Edmond" : le courage, l’amour, l’héroïsme
4.0Note Finale

A propos de l'auteur

« Désespoir, amour et liberté. L’amour. L’espoir. La recherche du temps perdu. » Comme Pierrot, j’aime la Littérature. Comme Godard, j’aime le cinéma. Après avoir étudié la Philosophie à l’université de Lyon III, je poursuis mes études en Master de Littérature et français moderne à Genève pour me diriger vers l’enseignement et le journalisme. L’écriture et le cinéma : un univers en perpétuel mouvement que je suis heureux de partager. Godard ne disait-il pas : « Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout ». De quoi assouvir mon inlassable curiosité.

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