François Yang est né à Fribourg (Suisse), de parents d’origine chinoise. Il réalise plusieurs documentaires de création, en explorant des thématiques interculturelles et intergénérationnelles à travers des trajectoires individuelles. L’AME DU TIGRE (lauréat Emergence 2012), est son premier long-métrage de fiction.


François Yang

Une œuvre qui raconte l’histoire d’Alex, jeune homme franco-chinois, qui apprend la mort de son frère dans des circonstances mystérieuses. En cherchant des réponses, il se retrouve plongé dans le quartier chinois de Paris et fait face pour la première fois aux traditions et à la culture de son père dont il s’est éloigné. Malgré des révélations troublantes sur sa famille et une omerta palpable, Alex va, en découvrant le deuil, renouer avec une partie de lui-même.

Premier long-métrage après un parcourt autour des documentaires, pourquoi vous engager dans un projet comme celui de « L’âme du tigre » ?
J’ai toujours été intéressé par réaliser un film de fiction, c’était mon grand rêve. J’ai fait des études aux écoles de cinéma, notamment au Fémis pour apprendre à écrire un scénario en 2004 et 2005 et depuis ce moment-là, j’ai toujours écrit. Mais le problème c’est d’écrire quelque chose de valable et qui soit possible de porter à l’écran et ça prend beaucoup de temps parce qu’il faut créer, persévérer et réécrire. En fait, c’est un long travail que je n’ai jamais vraiment quitté, mais pour vivre évidemment il fallait que je me mette à réaliser des choses et j’ai eu la chance de réaliser un premier documentaire assez rapidement après l’école, qui a eu pas mal de succès à la télévision et au festival de Nyon et en fait, ça m’a un peu lancé dans le circuit du documentaire. Par la suite on m’a demandé de réaliser d’autres documentaires pendant de longues années mais en même temps j’écrivais à côté des idées, des histoires et un jour j’ai fait un documentaire en Chine, qui s’appelait « Rêve de Chine », et c’est là que je me suis intéressé à la culture de mes ancêtres que je connaissais pas du tout, car j’ai toujours vécu ici et c’est là que je me suis dit qu’il avait une histoire à raconter. J’étais aussi un peu frustré de ne pas aller assez loin avec mes documentaires.

« L’âme du tigre » c’est une fiction qui s’inspire beaucoup de votre vécu, n’est-ce pas ?
L’histoire de ce jeune qui se rapproche de sa culture, c’est ma propre histoire mais dans les faits, dans ce qui se passe dans le film c’est totalement fictionnel puisqu’il essai de découvrir comment son frère est décédé, enfin c’est une sorte de mystère qui frôle avec plusieurs genres.

Nous nous retrouvons face à une histoire rythmée par beaucoup de silence, à la limite de la zénitude, presque dérangeante puisqu’il s’agit tout de même d’un drame. Quel était exactement le but de proposer une telle ambiance ?
En fait, Il y a plusieurs origines, j’avais envie de développer le côté atmosphérique du film pour qu’on soit plongé dans un univers exotique tout en étant en Europe et de créer des contrastes. Les premières versions du montage était vraiment très bavarde même le scénario en lui-même était trop bavard, c’était un peu trop explicatif et je trouvais parfois qu’un silence, un regard ou un geste sont beaucoup plus cinématographiques. Finalement, j’avais plus envie d’être dans la sensibilité de vivre avec le personnage, d’être avec lui sans forcément devoir commenter à chaque minute ce qui se passe et je pense que c’est important d’avoir des moments de creux dans le film pour éviter que ça soit trop lourd. D’ailleurs, on avait monté le film sans ces moment-là et ça manquait de respiration donc on a créé des espaces pour éviter que ça fasse un téléfilm où il se passe des actions toutes les deux secondes. Le but était vraiment d’être avec ce personnage.

En fait, vous amenez aussi une touche plus poétique au récit, non ?
Oui, je pense que c’était important. En fait, quand j’ai débuté l’écriture du film, j’ai fait pas mal de repérages, des photos nocturnes dans le quartier chinois où je me suis baladé et j’avais envie qu’on soit imprégné de cet univers photographique nocturne, qu’on soit plongé là-dedans. C’est pour ça que c’est important pour moi l’atmosphère dans le film même s’il y a une histoire, une intrigue assez forte.

Vous n’aviez pas peur que le public, pas vraiment habitué à ce genre de rythme, décroche au bout d’un moment ?
Je pense que le film doit être une sorte d’expérience aussi. C’est-à-dire, qu’on doit être avec le personnage et vivre ce qu’il vit et je pense que si on est vraiment dans le film il n’est pas vraiment long. Pour moi, c’est important parce que c’est l’intériorité du personnage qui est montrée à ce moment-là et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de dialogue qu’il ne se passe rien.

Est-ce que c’était facile de se faire confiance à soit même et aussi avoir la confiance des professionnels lorsqu’on se lance dans un premier long-métrage ?
Cela a pris du temps puisque je suis passé par un court-métrage avant ce long-métrage. Une histoire un peu basée sur cette même histoire mais plutôt sur le ton d’une comédie avec les mêmes personnages et c’est un peu ce qui a déclenché le financement, la confiance des institutions pour financer ce long-métrage, parce que c’est quand même un univers particulier où l’on s’attache aux personnages.

C’est toujours difficile de trouver le financement nécessaire pour un premier long-métrage en Suisse. Est-ce que le fait d’aborder la thématique interculturelle vous a aidé à arriver à bout du projet ?
Ce n’est pas uniquement la thématique interculturelle, c’est d’avantage la portée à la fois personnelle et universelle en même temps. C’est-à-dire, d’être sincère face à son histoire et d’avoir quelque chose à raconter. Là, en l’occurrence, d’une communauté asiatique par rapport à la double culture… les gens se reconnaissent aujourd’hui, il y a beaucoup de mélange dans la population, on est influencé par différentes cultures, on est dans un monde assez ouvert vers l’extérieur et c’est ça qui fait la richesse de chacun.

On se retrouve parfois un peu perplexe face à quelques scènes, comme la relation un peu ambigüe entre Alex et sa cousine, ou encore la scène du poisson qui sort de son bocal. Quelles étaient leurs significations exactes dans le film ?
En fait, le rapport avec sa cousine c’est plus une attraction puisque ce n’est pas vraiment sa cousine, car son père a été adopté. Mais il est attiré par cette fille qui représente toute la culture chinoise qu’il ne connaît pas, étant née en Europe, et qu’il s’identifie plus à un européen. En même temps il a cette copine française, donc il est entre les deux cultures et en plus de tout cela, comme c’est le deuil, il est un peu perdu et fait un peu n’importe quoi, c’est d’ailleurs pour ça qu’il tombe dans ses bras. Et par rapport au poisson rouge, c’est la scène où il se rend compte qu’on peut mourir, parce que tout le film pour moi c’est la trajectoire d’un homme qui redécouvre sa propre culture, ses parents et qui fait sa propre expérience de sa mortalité. Moi, quand j’ai perdu mon frère, c’est là où je me suis dit qu’un jour j’allais mourir et qu’il fallait faire quelque chose de significatif de ma vie et c’est ce qu’il expérimente en regardant ce poisson à la limite de la vie et de la mort.

Est-ce que vous pensez que les racines étrangères peuvent-elle être à la fois un fardeau et une richesse ?
Oui, en effet, je pense que les racines peuvent être les deux. L’identité de chacun n’est pas figée et évolue. On a l’impression que l’identité est figée et qu’on attribue à chacun une seule identité, tu es suisse, tu es tel… on met les gens dans des cases mais en fait, c’est plus compliqué que ça. Ce qui est un fardeau est le poids de la tradition, l’obligation par rapport aux parents, par rapport à certaines choses mais Alex, par exemple, essaie de prendre ce qui y a de mieux dans la culture de son père et tout le reste il l’évacue.

Avez-vous d’autres projets après « L’âme du tigre » ?
Oui, un projet un peu plus engagé sur la thématique de l’environnement, de l’écologie. Je pense que le medium cinéma doit vraiment avoir une signification qui va au-delà d’une histoire. C’est important si ça fait réfléchir les gens, ici en l’occurrence par rapport aux gens partagés entre deux cultures.

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