Gravity

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Tout le monde se souvient d’une ou deux expériences cinématographiques marquantes. On sort de la salle, hébété, encore sous le choc de ce qu’on vient de voir, de ce qu’on vient de vivre. À moitié KO, on rentre chez soi, des images plein la tête, la musique du générique de fin résonne encore en nous. Il arrive parfois que ces images nous hantent, que les questions soulevées par le film nous obsédent des jours durant. Vous en conviendrez, ces expériences sont rares. Si l’on réfléchit bien, seule une poignée de films parvient à nous marquer de la sorte. En allant voir « Gravity », je m’attendais à quelque chose de fort, le film ayant été ovationné lors de sa projection au dernier festival de Venise (qu’il avait d’ailleurs le privilège d’ouvrir). Mais de là à imaginer la claque que j’allais prendre… En effet, dès le premier plan, je comprends que « Gravity » va rejoindre des films comme « La Ligne rouge » ou « 2001, l’Odyssée de l’espace » au panthéon des œuvres les plus puissantes et que je ne vais pas sortir indemne de cette séance. Accrochez donc vos ceintures, « Gravity » sort en octobre (le 3 pour la Suisse alémanique et le 23 pour la Romandie) et il s’agit d’un chef-d’œuvre ! Le genre de film qui nous rappelle pourquoi on aime le cinéma.

Perdus dans l’espace

Le scénaio de « Gravity » tient en quelques lignes : le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock, époustouflante) en est à sa première sortie spatiale. Elle accompagne l’astronaute chevronné Matt Kowalsky (George Clooney) dans le but de réparer le télescope Hubble, qui gravite à quelques 590 km autour de la Terre. Tout se passe comme prévu jusqu’au moment où Houston leur annonce qu’ils risquent de traverser un champ de débris provenant d’un satellite russe. La collision est inévitable. Les astronautes ainsi que leur navette sont percutés de plein fouet. Les communications avec Houston sont interrompues, leurs réserves d’oxygène sont limitées. Plongés dans l’obscurité infinie et le silence le plus total, Ryan Stone et Matt Kowalsky dérivent dans l’espace…

Véritable tour de force, « Gravity » réussit le pari de tenir son spectateur en haleine 90 minutes durant en exploitant avec brio ce scénario d’apparence minimaliste.

Gravity

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Plan-séquence

Le premier plan de « Gravity » annonce la couleur : pendant près de dix minutes (trop occupé à retenir mon souffle, je n’ai pas pris la peine de chronométrer, mais certains journalistes parlent de treize minutes), la caméra flotte entre les astronautes, gravite, redéfinit l’espace et explose le cadre de l’écran. Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle un « plan-séquence ». Ce qui correspond à une séquence entière filmée en un seul et unique plan, sans aucun effet de montage et sans qu’aucune coupe ne vienne interrompre la prise. Après « Y tu mamá también » en 2001 et « Les Fils de l’homme » en 2006, on savait que le réalisateur mexicain était particulièrement doué pour cet exercice exigeant qui nécessite une préparation milimétrée. Mais dans « Gravity » – les effets spéciaux aidant – la composition des plans-séquences est encore plus folle.

http://www.youtube.com/watch?v=cEkILY1h6fA

Immersion totale

L’accumulation de plans très longs (le film n’en contiendrait que 156) et l’idée géniale de filmer les passages les plus anxiogènes en vue subjective (nous plongeant ainsi littéralement dans la peau des personnages) font de « Gravity » un monstre de mise en scène. Les mouvements sont d’une fluidité ahurissante. Rapidement, les notions d’en-haut et d’en-bas s’effacent. On se laisse alors happer par la poésie et la magie des images qui tirent toutes parfaitement parti de l’idée de gravité. Les yeux humides, c’est pleins d’émotion que nous observons la planète bleue qui domine une bonne partie des plans et qui apparaît comme une présence bienveillante, rassurante et quasi-maternelle. Ajoutez à cela un travail colossal sur le son et vous obtenez l’expérience la plus immersive jamais vécue en salle. Ce véritable choc sensoriel se voit d’ailleurs encore renforcé par une 3D utile et soignée – une fois n’est pas coutume. C’est bien simple, pendant 90 minutes, « Gravity » vous expédie dans l’espace.

Gravity

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Sur le chemin de la résilience

Derrière la modestie de son scénario, « Gravity » recèle une multitude de symboles qui transforment ce récit de survie en profonde allégorie de la vie et de l’être. Présenté par son réalisateur comme étant un roadmovie, le film peut effectivement être perçu comme la représentation d’un long parcours de résilience, d’un cheminement vers le deuil et vers l’acceptation de notre condition. De la fragilité de la vie humaine (l’expréssion « la vie ne tient qu’à un fil » trouve ici sa plus belle illustration, dans un plan tout en horizontalité) à une véritable renaissance, « Gravity » représente à lui seul le cycle de la vie (le motif du cordon ombilical est omniprésent). En ce sens, le film contient une réelle émotion et une puissance évocatrice rare, rendues possibles grâce à des personnages remarquablement écrits. En quelques secondes à peine, nous comprenons les enjeux qui animent Ryan Stone et Matt Kowalsky et leur duo fonctionne immédiatement.

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C’est au cinéma que « Gravity » prend tout son sens

Fruit d’un colossal travail qui aura duré cinq ans, « Gravity » est un monument immersif qui contient toute la magie, la poésie et la terreur que représente l’espace. Un chef-d’œuvre qui fait voler en éclat les limites du septième art. Cela ne fait aucun doute, « Gravity » est LE film de cette année qu’il faut impérativement découvrir au cinéma.

 

Gravity
De Alfonso Cuarón
Avec Sandra Bullock et George Clooney

 

[Thomas Gerber]