Interview de Céline Sciamma pour "Bande de filles"

Interview de Céline Sciamma pour « Bande de filles » –

– Comment avez-vous trouvé les quatre jeunes filles qui composent votre casting ?
– Je les ai beaucoup cherchées. J’ai recouru à ce qu’on appelle un casting sauvage, quand on fait feu de tout bois. On est allé les chercher dans les cours de théâtre, dans les centres commerciaux, en passant par la rue, les concerts de Rihanna et la Foire du Trône, où on a trouvé deux de nos interprètes. En tout, on a rencontré une centaine de jeunes filles. Parmi elles, il y avait ces quatre interprètes qui sortaient du lot. Le plus dur a été de trouver l’héroïne, car elle est de tous les plans, de fait, ça implique une certaine endurance. J’avoue que je n’en ai trouvé qu’une, Karidja Touré.

– La cohésion du groupe est palpable…
– Dans le processus de casting on y a été très vigilant en cherchant des individualités et un groupe avec une alchimie. Bien sûr, il a fallu le travailler. On s’est retrouvé trois semaines avant le tournage dans le cadre d’ateliers-théâtre pour travailler ensemble, mais aussi pour faire naître une amitié et une véritable confiance entre nous. On s’est réuni dans une salle pour danser, se désinhiber et parler du film. En plus de ça, les filles ont vécu ensemble la durée du tournage.

– Etes-vous la seule réalisatrice française à oser porter à l’écran un tel casting ?
– Je ne sais pas si je suis la seule. En tout cas pour l’instant je ne suis pas « nombreuse » (rires). Bien sûr, il y a une part de risque, et on me pose souvent la question de ma légitimité à raconter cette histoire. De manière assez confortable, il aurait suffi de « qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu-ifier » le film pour échapper à un tas de questions. L’idée du film est de ne pas y échapper. Pour moi, il s’agit d’un geste politique et esthétique. Je n’avais envie de filmer qu’elles et de ne pas me censurer. J’ai donc décidé de leur faire toute la place puisqu’on ne la leur fait jamais. Mais je ne veux pas être la seule.

– Vous filmez la bande, mais surtout le parcours d’une héroïne…
– Oui, il est important pour l’expérience que je propose au spectateur d’avoir un personnage principal, Mariem, qui soit le point de vue du film. Le fait qu’on soit avec elle, dans sa tête, renforce la qualité d’immersion et rend le film mental. A contrario, un film choral et multi points-de-vue se fonde souvent sur des contrastes intimes qui s’équilibrent tant bien que mal… finalement c’est assez tiède. Même en tant que spectatrice, j’aime les identifications radicales, où je vis l’altérité d’un personnage jusqu’au bout. Le film parle d’amitié, des effets vertueux et pernicieux du phénomène de groupe, mais il est aussi le destin romanesque d’une héroïne.

– En s’érigeant contre, Mariem tente de circonscrire son identité. Le propre de l’adolescence finalement…
– Complètement, c’est un trajet assez emblématique des problématiques de jeunesse. D’ailleurs, le projet du film est de ne pas être dans une sorte de regard « psychologisant » ou extérieur. A l’inverse, ces jeunes filles sont vues comme des héroïnes romantiques d’aujourd’hui et de toujours. Elles s’inscrivent dans un parcours de jeunesse de tout temps où, vouloir s’affirmer, aimer, désirer, connaître les obstacles liés à l’époque et à l’endroit où l’on vit font partie du deal. Je dirais même : Jane Austen, Jane Campion et « Bande de filles » même combat.

– Comment ne pas tomber dans le travers de la contemplation ?
– Ce problème doit se résoudre dans la dynamique d’écriture. Le scénario est celui que j’ai le plus travaillé jusqu’ici, en prenant soin de mettre en place des contrastes. Mon but étant de faire le portrait de ces jeunes filles et de les déplier au maximum, de montrer leur complexité. Je voulais filmer leurs niveaux de langues, les strates possibles de sentiments qui les habitent. J’ai de la fascination pour toutes ces choses là. Par la multiplication de détails, on peut être fasciné par tout. Le film n’est pas la construction d’une icône.

– Quel était votre projet esthétique ?
– Dans la mise en scène, je pense que « Bande de filles » est proche de « Naissance des pieuvres » qui, comme tous mes films, se déroule en banlieue. Je décide à chaque fois de filmer ce territoire comme je le regarde, c’est à dire, en refusant la frontière qu’il y aurait entre un film d’auteur juste, sensible, du quotidien et un film dit « spectaculaire ». Il peut y avoir du spectacle et de l’intensité dramatique dans une chronique sensible. Tout ça étant des ambitions, je ne suis pas en train de décrire le film (rires). Le projet esthétique du film étant qu’il soit engagé, composé du côté de la couleur, du côté des décisions de mise en scène… De ce point de vue, « Bande de filles » est de mes films celui qui assume le plus ce grand mix.

« Tomboy » abordait déjà la question du féminin et du masculin. « Bande de filles » va encore plus loin, en représentant l’hyperféminité et l’hypermasculinité, et c’est le même personnage qui l’incarne…
– Oui, Mariem expérimente des identités successives pour s’affranchir. « Tomboy » jouait sur une double identité en posant la question du pouvoir du masculin et du féminin. Ici, on redécouvre sans cesse le visage de Mariem, ce qui radicalise l’expérience pour le spectateur dont le regard est engagé. De ce cheminement si intime de l’adolescence, j’avais envie de faire un spectacle.

– Est-ce la fin d’un cycle ? Allez-vous passer à l’âge adulte ?
– Je crois que l’envie de se réinventer, la métamorphose et l’étranger en soi sont des thématiques qui n’ont pas d’âge. Par contre, je vais sûrement cesser de les incarner dans la jeunesse. A mon tour je vais passer à l’âge adulte.

« Bande de filles » sort dans les salles suisses le 29 octobre.

[Arnaud Mittempergher]

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