Interview de Kaveh Bakhtiari, réalisateur de « L’Escale »

Interview de Kaveh Bakhtiari, réalisateur de « L’Escale »

– Quel a été le point de départ de votre film « L’Escale » ?
– Alors qu’un festival grec m’invitait pour mon court-métrage « La Valise », j’apprenais le même jour qu’un membre de ma famille avait essayé de passer illégalement en Grèce et qu’il s’était fait arrêter. J’ai alors décidé d’aller sur place pour voir si je pouvais l’aider. C’est comme ça que cette aventure a débuté…

– Votre immersion au sein de ce groupe de clandestins est totale, avec tous les risques que cela comporte…
– Oui, à partir du moment où il m’a paru que le documentaire était le genre juste pour décrire cette situation unique, il fallait que l’immersion soit totale. Bien sûr, il est arrivé plusieurs fois que la caméra ne soit pas la bienvenue. Les difficultés étaient aussi psychiques, je me retrouvais dans une autre dimension et déconnecté de la réalité légale que je connaissais. Mais ces risques n’étaient pas comparables à ceux encourus par mes compagnons d’aventure.

– Une scène du film montre un père et sa petite fille s’approcher du groupe que vous filmez. On voit ces hommes s’émerveiller. Est-ce que cette scène symbolise pour vous ce que vous appelez « les destins suspendus » ?
– Oui c’est une scène très symbolique. Lorsqu’ils voient ce père et sa fille ils s’émerveillent. Ça raconte beaucoup sur ce qu’ils voudraient être et peut-être ce qu’ils ont laissé derrière eux. C’est une scène déchirante si on y pense…

– Que vous êtes-vous imposé lors du tournage, notamment à l’écriture ?
– Mon objectif était de faire un film de cinéma, donc il fallait écrire. Je m’isolais tous les matins afin d’écrire ce que je venais de vivre la journée précédente. C’était donc un scénario qui changeait en permanence, un véritable territoire cinématographique à conquérir. Le dispositif était tout aussi important, à savoir de ne pas sortir de la pension si eux ne sortaient pas. Comme ils luttaient contre des frontières, ma frontière à moi allait être leur lieu de vie, et s’il fallait sortir c’était parce qu’ils l’avaient décidé.

– Vous représentez pour eux un certain idéal de réussite… A-t-il été difficile de vous intégrer au groupe ou au contraire vous ont-ils investi d’une certaine responsabilité?
– A partir du moment où ils m’ont accepté humainement dans le groupe, ma situation personnelle et le fait que j’ai des papiers passaient au second plan. Il n’y avait ni envie de leur part ni culpabilité de la mienne. Nous étions représentants de deux dimensions qui se rencontraient pour raconter cette histoire unique. Pour ce qui est de la responsabilité elle dépassait le cadre du groupe… Le film fait état du destin de milliers d’anonymes.

– Votre film est vécu par le spectateur comme une véritable expérience…
– Oui, j’aime au cinéma quand je reconnais une part de moi-même dans le film, même si à priori je n’ai rien en commun avec les personnages. Je pense que c’est ce qui va toucher les spectateurs.

– Quelle est la situation actuelle des clandestins en Grèce ?
– Elle est catastrophique ! L’Aube Dorée (ndlr : un parti néo-nazi grec) continue d’être influente politiquement et ce qui est incroyable maintenant, c’est de voir des Grecs immigrer. Comme je le dis dans le film de manière prémonitoire, quand il n’y aura plus de migrants qui viendront frapper à notre porte, c’est le signe qu’à notre tour nous devons immigrer. Inévitablement, les choses s’inversent… Concernant ces flux, j’aurais tendance à dire qu’il ne faut pas les arrêter, sinon ça pourrit.

– Quels sont vos projets futurs?
– « L’Escale » m’a pris beaucoup d’énergie. Quand le film vivra tout seul, je me mettrai au suivant. Mais à moins d’une rencontre comme ça c’est passé ici, je retournerai à la fiction.

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