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23 octobre 2020

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« Nous trois ou rien » : un grand huit émotionnel.

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Nous trois ou rien

Comment faire rire avec l’histoire d’un opposant iranien qui a traversé de terribles épreuves ? Avec une bonne dose de tendresse filiale…


Lorsqu’un humoriste qui a fait ses classes dans le stand-up et a à son seul actif sur écran des apparitions dans la série « Bref » de Canal +, on est en droit de douter, vu les quelques précédents douloureux, de ce qu’il va nous proposer en se lançant sans transition dans le grand bain du long-métrage. Kheiron démolit brillamment ces préventions en livrant un premier film très réussi, à la fois touchant, grave et drôle.

Sa bonne idée a sans doute été de se baser sur une histoire qu’il connaît sur le bout des doigts (la vie éminemment rocambolesque de ses parents) et d’y adjoindre un ton humoristique moderne, très voisin de ce que l’on trouve dans « Bref » (pas étonnant, il a créé le Bordel Club, un collectif d’humoristes, avec Kyan Khojandi – créateur et acteur principal de « Bref » – lui aussi Iranien d’origine et qui fait d’ailleurs un cameo dans le film). Il montre donc une empathie instinctive pour son sujet et arrive à le présenter sans mièvrerie, ni distance excessive.

Et pourtant la gageure était réelle : raconter sans tomber dans le pathos l’histoire d’un père avocat opposant politique, qui a passé 7 ans dans les infâmes geôles du Shah à être torturé, puis continue la lutte pour la démocratie sous la dictature théocratique de Khomeiny, tout en trouvant la femme de sa vie et fondant une famille, pour enfin devoir fuir en France via la Turquie et recommencer sa vie à zéro dans un pays dont il ne connaît rien.

Nous trois ou rien

Et le miracle a lieu ! Grâce à des personnages très marqués (l’épouse autoritaire – impériale Leila Bekhti ; l’ami kleptomane de vêtements ; le beau-père rigolard – hilarant Gérard Darmon) et à des dialogues vifs et efficaces (on retrouve l’incisivité de l’écriture de « Bref »), l’humour devient un pendant nécessaire et accepté, qui ne vient jamais comme un cheveu sur la soupe à coté de situations résolument dramatiques. Lorsque son père et ses amis opposants sont en prison, les échanges pétillants succèdent harmonieusement aux situations tendues. Quant aux apparitions d’Alexandre Astier en Shah complètement déconnecté de son pays, elles sont toutes savoureuses.

Mais c’est paradoxalement – dans un film présenté avant tout comme une « feel good » comédie – les nombreux moments émouvants qui marquent le spectateur. Il devient à plusieurs reprises impossible de retenir ses larmes lorsque plusieurs compagnons de résistance de nos héros meurent aux mains du régime. En particulier cette scène déchirante où un homme se défenestre sous les yeux de sa femme et son fils pour échapper aux militaires, alors que sa compagne pleure toutes les larmes de son corps et que son tout jeune fils (il doit avoir 2 ans) reste interdit dans ses bras et ne semble pas comprendre ce qu’il vient de se passer. Certains jugeront peut-être le ralenti et la triste musique au piano de trop, mais la scène est puissante. Un autre moment tout simple prend le spectateur par surprise lorsque Leila Bekhti appelle son papa Gérard Darmon pour prévenir qu’ils sont arrivés sans encombres à Istanbul. Le sachant sur écoute, elle reste muette, et son père à l’autre bout du fil saisit immédiatement la situation et verse silencieusement des larmes de soulagement. Imparable.

Le dernier tiers du film est le plus classique (le plus faible ?), avec le récit de l’intégration de la petite famille, presque trop beau pour être vrai, surtout dans la crise que les pays d’Europe traversent actuellement pour organiser l’accueil des réfugiés syriens. Le couple va vite apprendre la langue, passer ses équivalences en France (il aura son diplôme d’avocat et elle d’infirmière) tout en travaillant à côté, et s’atteler à redonner à la France ce qu’elle leur a offert en organisant le vivre-ensemble dans leur quartier de banlieue. Ils feront partie de ces légions de travailleurs sociaux aussi héroïques qu’anonymes, qui ravaudent comme ils peuvent le système d’intégration français. Les cyniques lèveront les yeux au ciel devant cette peinture idyllique – et prodigue en clichés – du vivre-ensemble dans une banlieue déshéritée. Mais n’a-t-on pas besoin de se souvenir, surtout en ces temps de montée de l’extrême-droite dans toute l’Europe, que la cohabitation apaisée a été et reste possible, pour peu que quelques efforts soient faits ?

Nous trois ou rien

On sort du film secoué, dans le bon sens du terme, par tous ces hauts et bas émotionnels. Et on se sent soudain chanceux de grandir et d’élever des enfants dans des pays où on a le droit de dire ce que l’on pense sans devoir choisir entre la valise ou le cercueil.

Voici une comédie qui surnage sans peine dans l’océan de médiocrité que le cinéma français propose dans ce genre, et qui mérite de faire un bon score au box-office, grâce à son alchimie qui conjugue rires et larmes.18

Nous trois ou rien

Nous trois ou rien
De Kheiron
Avec Kheiron, Leila Bekhti, Zabou Breitman, Gérard Darmon, Alexandre Astier
Frenetic Film/Colombus Film
Sortie le 18/11

Yamine Guettari
se promène souvent dans les bois avec un tronc d'arbre sur l'épaule. Aime respirer l'odeur du napalm au petit matin. Et quand il tire, il raconte pas sa vie !

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