La cinéaste Kathryn Bigelow signe ici un long-métrage qui l’a inspirée suite aux incidents aux Etats-Unis en 2014. « Detroit » contient beaucoup de violence humaine. Mais exprime aussi l’instinct de survie et le sentiment de solidarité. Une magnifique œuvre relatant un fait historique plutôt méconnu en Europe.


Une vingtaine d’années après la Deuxième Guerre Mondiale, des milliers d’émeutes se font aux Etats-Unis. La plupart sont menées par des pillards, voire des meurtriers. Toujours est-il qu’une période particulièrement charnière a atteint la ville de Detroit dans l’état du Michigan, principalement à cause de la ségrégation. Et c’est en 1967 que l’apothéose arriva dans cette même grande ville. Des coups de feu près du motel Algiers sont entendus par la Garde Nationale américaine. Comme elle se situe à proximité et que l’état-major craint un énième débordement, une troupe est dépêchée sur place afin d’en rapporter les faits et éventuellement, d’éliminer le tireur. Parallèlement, la police de Detroit est aussi envoyée à proximité. Arrivant les premiers dans le petit établissement hôtelier, les policiers arrêtent divers suspect-e-s. Et c’est là que tout se complique, car ces autorités compétentes vont entamer un interrogatoire qui deviendra très musclé envers les personnes arrêtées. Au final, 3 hommes non armés seront abattus à bout portant et de multiples blessés seront signalés…

Kathryn Bigelow débute son métier de réalisatrice en 1978 avec un court-métrage intitulé « The Set-up ». Il s’agissait de son travail final comme étudiante à l’université de Columbia. Du genre expérimental, la trame traitait déjà toutefois d’injustices et d’analyses comme le public peut le découvrir au travers de ses films sortis en salles depuis son court-métrage. 14 ans plus tard, elle créera une de ses plus belles réussites encore à ce jour : « Point break extrême limite » (à ne pas mélanger avec le remake inutile et tourné, il y a peu de temps). Avec le jeune et talentueux Keanu Reeves en tête d’affiche, le premier long-métrage tout public de la metteuse en scène relatait comment un jeune inspecteur du FBI a infiltré des braqueurs de banques au travers du milieu des surfeurs.

Depuis lors, Kathryn Bigelow a enchaîné les réussites avec 19 autres réalisations, « Detroit » étant sa plus actuelle. Au travers de sa carrière, et en dehors de « Point break extrême limite », plusieurs de ses œuvres cinématographiques ont reçu des prix et se sont faites remarquer par les critiques et le public.

À ce jour et au 21ème siècle, celui étant encore le plus marquant est sans nul doute « Démineurs ». Sorti en 2010, il reçut 15 prix notamment par rapport à son époustouflante histoire. A savoir que le lieutenant James (Jeremy Renner), à la tête de la plus pointue des unités de déminages des USA, a pour mission aussi de désamorcer les bombes placées en des lieux publics. À ses côtés, les spectateurs découvraient aussi l’acteur américain Anthony Mackie (plus connu dans certaines franchises avec des super-héros) et le scénariste Mark Boal. Depuis la rencontre avec ce dernier d’ailleurs, Kathryn Bigelow travaille fréquemment avec lui. Quant au comédien noir américain de « Démineurs », elle le retrouve pour « Detroit » dans un rôle aussi important.

Au niveau du casting principal pour « Detroit » justement, les spectateurs verront John Boydega (« Star Wars – Le Réveil de la Force ») et Will Poulter (« The Revenant »). Toutefois, et en songeant au soldat de la « Guerre des Étoiles », il prouve que son jeu d’acteur devient toujours plus polyvalent en s’investissant très bien dans un film beaucoup plus inquiétant et sombre. Une distribution qui est donc plutôt jeune avec des comédiens-iennes débutants en grande partie de leur carrière. À l’exemple d’Algee Smith qui signe là sa deuxième belle incursion dans un long-métrage à distribution internationale. Si les choix d’interprétations sont bien sélectionnés, la direction technique et décorative l’est tout autant. Et ce, malgré le fait que « Detroit » ait peu été tourné dans ladite ville.

En effet, pour des raisons indéterminées le personnel attaché au long-métrage a filmé la majeure partie des prises de vue entre le département du Massachusetts et celui du Michigan. Bien que la cité de Detroit se situe dans le comté du Massachusetts, les employés se sont rabattus sur une des banlieues de Detroit, Hamtramk. Excepté dans la magnifique salle qu’est l’Emerson Majestic Theater où le déroulement d’un concert a dû être annulé suite à des incidents majeurs proches du théâtre. Toutefois, ces variations n’enlèvent rien quant à la belle réussite des reconstitutions extérieures et intérieures des lieux les plus touchés. Le service de la décoration s’est superbement investi donnant vraiment le sentiment que Detroit est en pleine guerre durant un cycle indéterminé. L’ensemble des prises de vue renforce cette sensation tout en ajoutant au fur et à mesure du récit les différentes facettes et personnalités des protagonistes. Certaines des séquences sont très violentes et bien que Kathryn Bigelow ait précisé que tous les éléments historiques ne sont malheureusement pas encore éclaircis, la réalité de son œuvre cinématographique est brutale et remet beaucoup en question la ségrégation. Fait rare aussi à noter par rapport à « Detroit » et à la majorité des films tournés dans le monde, il a été réalisé et filmé dans l’ordre chronologique. Cela change très peu aux yeux des spectateurs, mais facilite souvent la tâche pour les comédiens-iennes et l’équipe technique.

L’envers du décor a également été très soigné. Que ce soit pour recréer une ambiance sombre et dangereuse, mais aussi au travers de costumes marquants les années 60 avec les paillettes et les fameuses pattes d’éléphants (ou pattes d’eph). Ainsi, le groupe de musiciens, les figurants, et même les policiers portent des tenues donnant très rapidement l’impression au public de s’immerger davantage dans cette fin de décennie. Il en va de même avec les dialogues et inflexions empruntés par les acteurs-trices. Par exemple, une partie d’entre eux utilisent à escient historique le terme « négro » qui est mâché lors des échanges oraux entre les noirs américains. Ce terme, raciste et xénophobe de nos jours, prend un sens totalement différent lorsqu’ils le font. Il reste certes très agressif, mais donne parfois la sensation que la communauté est plus solidaire en cas de crise grave, à l’exemple de Detroit en 1967. Un autre sentiment fort bien véhiculé et se dégageant habilement de « Detroit » et celui du débordement que les autorités compétentes, ainsi que de nombreux habitants, subissent de la part des voleurs, casseurs et criminels.

L’intelligence de la cinéaste pour « Detroit » se place également dans son mélange entre extraits historiques réels et sa reconstitution fictive. Elle exprime adroitement le fait que bons nombres de noir-e-s américain-e-s ne cherchaient pas forcément à mener une guerre afin de se faire écouter et comprendre. Une partie d’entre eux n’interagissait même pas et tentait du mieux possible de se rendre à leur travail ou de mener une vie de famille le plus convenablement possible. Et ce fut tout autant le cas parmi une quantité de jeunes de cette époque qui cherchaient aussi à prendre du bon temps et à s’installer sans ennui dans un lieu de vie.

Mais « Detroit » ne serait pas accompli sans une bande-son investie, bien orchestrée et chantée. À la composition principale, le public entendra James Newton Howard. Né à Los Angeles, le chef d’orchestre est un boulimique du travail. Il participa ainsi à plus d’une soixantaine d’œuvres depuis ses débuts au milieu des années 80. Il s’initie très jeune à la musique, notamment au piano. Diplômé au travers de deux académies réputées, James Newton Howard continua à jouer en intégrant plusieurs groupes pop-rock dans les années 70. À l’instar de Toto ou comme en étant un des musiciens importants d’Elton John. C’est en 1985 qu’il se lança dans les bandes-originales et que depuis, il les enchaîne en rencontrant souvent le succès. Avec « Detroit », et probablement en accord avec Kathryn Bigelow, il associe son genre en sus d’un groupe plutôt méconnu en Europe : « The Dramatics ».

En effet, plusieurs de leurs titres sont diffusés durant le récit, car ils sont directement impliqués par rapport à « Detroit » et à leur début comme chanteurs professionnels. Qui plus est, le comédien Algee Smith qui joue l’un des membres, a aussi poussé la chanson en écrivant et interprétant un des morceaux. Ce bel investissement ajoute une force remarquable et indéniable au film, mais qui rallonge peut-être un peu paradoxalement.

« Detroit » a beau avoir de nombreuses qualités et une intensité qui se perçoit presque tout au long de l’histoire, celle-ci et parfois trop étendue notamment avec la scène finale qui aurait peut-être dû s’arrêter avant. Il en va de même avec quelques plans au motel qui n’ont pas forcément leur utilité. Malgré tout, il est garanti que le spectateur n’éprouvera pas d’ennui, car même si l’action explosive est très peu présente, l’incertitude de la survie des personnages l’est totalement.

Un autre petit défaut est en lien avec la distribution du casting. John Boydega est mis en avant certainement parce qu’il interprète un des rôles principaux de la franchise « Star Wars ». Toutefois, son implication est amoindrie par rapport à celle de Will Poulter. Le comédien paraît souvent s’investir totalement dans ses rôles, comiques ou sérieux, et « Detroit » n’échappe pas à sa règle. Surtout, qu’il se glisse rarement dans la peau de personnages honnêtes à part entière.

Le dernier fait surprenant, et gâchant quelque peu le scénario de « Detroit », est propre à une séquence où l’acteur John Boydega semble tout bonnement oublié. Il se fait en effet interdire d’accès à un moment capital durant le film, fait qui semble logique et concordant. Toutefois, cet écartement se prolonge à tel point que le public le revoit à un moment très éloigné de sa précédente apparition. Un oubli, une erreur scénaristique ? Possible, mais cela reste incohérent et peut être troublant lorsque le long-métrage se découvre.

Hormis ces rares inconvénients, Kathryn Bigelow reste fidèle à ses approches et principes cinématographiques. A ce propos, un fait nécessaire mérite d’être souligné. Parmi le large milieu masculin à Hollywood, il est encore trop rare de voir des réalisatrices persévérantes enchaînant les succès et nominations. Certes, la gente féminine est beaucoup plus présente devant la caméra en songeant aux multiples figurantes ou actrices. Et il en va certainement de même pour le personnel technique comme les décoratrices, maquilleuses ou coiffeuses, mais au niveau de postes importants le manque se ressent encore cruellement. Les productrices, souvent mariées à des acteurs ou réalisateurs, sont encore trop rares. Évidemment, la situation est identique pour les réalisatrices. Mais la question se pose aussi quant aux fonctions élevées dans les majors pour les femmes. Car peu d’entre-elles ont la possibilité de diriger à un aussi haut niveau. Fort heureusement, la balance est en train de doucement changer. Mais les mœurs et habitudes sont encore très ancrées quant aux images sensuelles et sexy que les hommes demandent d’exprimer envers le sexe « faible » (qui ne l’est pas du tout en réalité). Gage à espérer que les générations à venir seront encore plus audacieuses tout en respectant le féminisme. Dans le sens où, les femmes souhaiteront traiter avec les hommes à égalité.

Pour en revenir à « Detroit », le sujet du long-métrage se penche avant tout sur le fait historique qui a largement secoué les Etats-Unis. Il ne se veut pas juge contre une minorité ou majorité de l’époque, mais cette réalisation a le mérite d’expliquer un incident tragique qui est largement ignoré ou oublié. En tout cas en Europe. Quant au pays où la ségrégation se déroulait, il est probable que les souvenirs de cette période resurgissent et pas forcément agréablement. Le caractère raciste, au travers des insultes et agressions commises volontairement contre la communauté noire, exprime aussi adroitement les faits en cette fin de siècle. En voyant ce film, il est impossible d’éviter une parallèle avec les tensions actuelles aux USA. D’autant plus avec la récente investiture du Président qu’est Donald Trump. Mais Kathryn Bigelow admet ne pas s’être sentie inspirée par ce changement à la Présidence. Le lien qui l’a incitée à mettre en place « Detroit » est en rapport direct avec l’adolescent noir non armé qui avait été tué par un policier blanc. Pour rappel et selon certains témoignages, l’agent de la paix avait usé de son arme face au jeune homme alors que ce dernier se repliait les bras levés et sans aucune forme de menace. Cet incident c’était déroulé en 2014 dans l’Etat du Missouri et par la suite, d’autres protestations avaient été organisées afin d’exprimer ouvertement ce vraisemblable abus de la part des autorités concernées. Pour en revenir au sentiment de débordement en 1967, il se ressentait si violemment qu’une sécurité, souvent inutile au final, avait été mise en place afin de protéger les pompiers des dégâts incendies. La situation était en fait tellement catastrophique que très souvent, les hommes du feu ont dû laisser les embrasements se consumer d’eux-mêmes. Car durant la plupart de leurs interventions, ils se faisaient canarder par des jets de pierres ou pire.

« Detroit » s’adresse avant tout aux adultes et exprime une forme de violence rarement utilisée officiellement. En effet, au fur et à mesure des arrestations de la clientèle installée au motel, plusieurs sévices seront mis en place afin de faire avouer qui est finalement le tireur. Une partie des actes commis par la police pourront même choquer les adultes un peu plus sensibles. Dans tous les cas, de nombreuses émotions s’en ressentiront. Comme l’incompréhension, car d’un point de vue extérieur tel que le public suivant ce film, il est très difficile de s’imaginer (sur) vivre dans un tel chaos.

Les derniers moments de « Detroit » sont aussi très intéressants. Ils relatent en effet ce que sont devenues certaines des personnes ayant vécus intensément ce moment à l’Algiers. Car la plupart sont encore en vie et essayent de continuer à vivre du mieux possible. Cette note historique supplémentaire ajoute sans nul doute une humanité à la réalisation. Le public saura, par exemple, ce qu’est advenu le groupe « The Dramatics ». « Detroit » laisse aussi la possibilité aux gens se sentant concernés de commémorer les émeutes et ses victimes. Car peu de temps après, le 50ème anniversaire de commémoration eu lieu.

Pour conclure avec un fait plus léger, il est possible qu’une allusion soit subtilement insérée au sein de « Detroit » et en rapport avec un personnage qu’Anthony Mackie joue régulièrement. Une coïncidence ? Tout est à envisager, mais seuls les aficionados les plus aguerris pourront déceler le lien. Partant du principe que ces derniers iront aussi voir le long-métrage de Kathryn Bigelow en salles, évidemment.

Detroit
USA   –   2017   –   Thriller
Réalisateur: Kathryn Bigelow
Acteur: John Boyega, Will Poulter, John Krasinski, Jack Reynor, Hannah Murray
Ascot Elite
11.10.2017 au cinéma

Detroit : Une fiction intense et très proche de la réalité.
4.0Note Finale